Publié le 9-15 mars 1985, dans GAI PIED HEBDO, n°160
D’APRÈS MES CALCULS astrologiques, ces lignes devraient paraître à la clôture de la cantonale. Il est donc encore juste temps de demander à tous les partis de se prononcer sur le seul point programmatique qui intéresse vraiment « la commu nau té homosexuelle » (cinq millions de votes): êtes-vous pour ou contre l’éclairage des back-rooms? J’ai bien dit : l’éclairage. Allumer une backroom, c’est la fermer. Backroom: le mot demande explication. De même que speaker ne désigne en anglais que le dignitaire en perruque qui préside à la Chambre, et non le présentateur de radio, « backroom » n’a acquis son sens, n’est devenu un idiotisme sexuel qu’en français. Les Américains, pour ce genre d’endroit, disent dark room, pièce noire, obscure, ou orgy room. Notre « Backroom » franglais laisse échapper des relents d’arrière-salle de café ou d’arrière-cuisine, reléguant l’activité sexuelle derrière les fagots.
Les premières back-rooms parisiennes n’ont été ni back (c’était au premier étage, au Daytona-La Villette) ni même room séparée (au Bronx, en 1974, c’était le couloir devant le bar). Aussi bien la connotation de « derrière, à l’arrière », a valeur inconsciente: ce qui est caché, ce que, pour en savoir l’existence, il faut deviner. L’endroit où l’on ne parvient qu’en traversant une première salle, Mystères d’Eleusis, la grotte initiatique de l’Ida.
« The only thing you have in the back of your mind » : ce slogan, apposé sous une bouteille de Coca-Cola, a servi (au temps du pop’art) de publicité pour la célèbre firme gazeuse. L’arrière du cerveau, justement c’est l’inconscient, donc le sexe. Une coupe longitudinale (disons, en suivant la suture sagittale) d’un crâne humain montre que l’inconscient est logé à l’arrière, comme un gros insecte caché dans son antre. La backroom, c’est l’inconscient du bar, de la disco, de la musique, de la lumière.
Comme la backroom est inconsciente, elle est indicible. Vous remarquerez qu’elle ne peut apparaître, dans les articles ou les discours, qu’indirectement, allusivement, injustifiable aux yeux du public non averti, la backroom l’est aussi aux yeux de ceux dont elle constitue l’inconscient (un pauvre inconscient j’en conviens): les homosexuels. D’où la gêne, lorsque les flics s’y attaquent. Comment défendre l’indicible, sans le dire? Gai Pied s’y est essayé il y a deux semaines. Sur dix pages consacrées aux « backrooms », il n’y a, pour un profane, qu’un détail qui manque : qu’est-ce donc au juste qu’une backroom ? Même ceux qui se mettent en croisade pour leur défense (les limonadiers pornocrates des Halles) n’osent franchir ce pas dans leurs « pubs ». Les Backrooms disparaîtront-elles avec leur mystère? S’il est, parmi les futurs élus, de sincères amis de la communauté, ils n’en demanderont pas plus. Ils feront éteindre les backrooms.
Avertissement : cet article était destiné à une commande du magazine gay gratuit http://www.babyboy.fr/ (non retenu)
Extrait de l'article paru dans la revue papier
LE MILLION DE GISCARD
En 1977, Giscard d’Estaing promettait aux immigrés un million de francs s’ils rentraient au pays. Le journal Libération (pas celui qu’on connaît aujourd’hui, celui qui avait créé des pages de petites annonces de rencontres largement ouvertes aux gays et dans lequel travaillait un groupe de militants comme Guy Hocquenghem, Hélène Azera et Michel Cressole). avait laissé quelque temps auparavant le dessinateur Copi s’exprimer beaucoup plus librement que dans sa chronique du Nouvel Observateur : son personnage était un hermaphrodite libertin au doux nom de Libérett. Ce jour-là le million des immigrés fit la une de Libé. Copi s’empare du titre et fait dire à son personnage « mais par qui on va se faire enculer maintenant ». Le lendemain, plus de Liberett. D’ailleurs tout cela n’est que souvenir plus ou moins précis et je ne peux confirmer mes dires : je n’ai trouvé aucune allusion à cette affaire sur le net.
En 1973, la revue Recherches consacrait un numéro 12 conséquent à une « grande encyclopédie des homosexualités » intitulée « Trois Milliards de Pervers » . Dès le début de cette décennie, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire avait publié aux éditions Champ Libre (la maison d’édition des situationnistes – une tendance méconnue du mouvement homosexuel qui eut comme chef de file Alain Fleig et sa revue Le Fléau social) son « rapport contre la normalité » où on parodiait très brièvement le manifeste des 343 salopes qui venait juste de paraître en le détournant ainsi « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous. » Mais ce bref détournement concluait un récit de deux pages intitulé « berges » du lieu où un jeune garçon frustré rencontre « une sale gueule d’arabe » un peu trop violent à son goût. Ce récit a choqué et il ne paraît qu’encadré d’un avertissement et d’un commentaire finissant par la contrition suivante : « Oui, nous sentons une solidarité d’opprimés très forte avec les arabes ».
(...) suite dans la revue papier

Deux modes d’organisation sexuelles - génitales des machines désirantes :
· un mode à proprement sexuel disjonctif,
· un mode pseudo-sexuel conjonctif.
I.
La recherche d’un mode de jouissance disjonctive amène une subordination de l’exercice des machines désirantes à la séparation des sexes. Un couple polaire homme-femme constitue une structure de représentation qui hante la « sexualité ».
C’est à ce niveau qu’on rencontre effectivement le roc de la castration et le phallocentrisme : tout est polarisé sur une sexualité mâle comme signe polarisé de puissance.
Sur un pan de consistance polarisé homme-femme s’exerce la puissance phallique - qui peut être tenue aussi bien par une femme, un enfant, un chien, une automobile, une collection de timbres...
Donc, un territoire artificialisé, une alliance polaire de personnes et de choses. Un corps d’alliance, un pan coupé.
Sur ce corps d’alliance tout s’inscrit selon la loi du phallus polaire biunivocisant. Le père n’est un terme second. D’abord : l’exercice dominant de la double articulation. La machine sémiotique produira secondairement du père, de l’homme, du nègre...
Tous les flux sont sous la dominance de la machine de différenciation sexuelle = machine d’alliance : les flux d’argent, les flux de femmes, les flux de caresses, la force, etc. tout concoure à rétablir et renforcer l’ordre biunivoque de la séparation manichéïste des sexes (comme pôles distributifs).