
Extraits de l'article paru dans la revue papier.
"(...) Avant de sombrer dans la folie, Alonzo Quijano s’adonnait pendant tout son temps de libre, soit la plus grande partie de sa journée, à lire des livres de chevalerie. Le plaisir et le goût qu’il en éprouvait étaient tels, qu’il en avait presque entièrement oublié l’administration de ses biens. Il lui est même arrivé de vendre de bons arpents de terre pour acheter de tels livres. Parmi tous les ouvrages qui s’entassaient dans sa maison, aucun ne lui semblait aussi parfait que celui de Feliciano de Silva qui se remarquait par la clarté de sa prose : c’était en particulier le cas des lettres galantes dans lesquelles on pouvait trouver : « La raison de la déraison qu’à ma raison vous faites, affaiblit tellement ma raison, qu’avec raison je me plains de votre beauté » ; ou encore : « Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le secours des étoiles vous fortifient, et vous font méritante des mérites que mérite votre grandeur ». De telles démesures l’avaient amené à perdre le jugement : des nuits entières il se torturait à fin d’essayer de comprendre le sens caché dans ses entrailles. En vain. Et ainsi, à force de peu dormir et de beaucoup lire, son cerveau se dessécha de manière qu’il en vint à perdre le jugement… Les enchantements, galanteries, défis et batailles, amours et blessures, et bien d’autres extravagances qui se fourrèrent dans sa tête firent de ces récits chevaleresques la plus certaine des histoires du monde. Il est alors apparu à Alonzo Quijano, dit « le Bon », absolument nécessaire et convenable, pour sa propre gloire et celle de son pays, de se faire chevalier errant et de s’en aller de par le monde.

Extrait de l'article paru dans la revue papier
"C'est comme "chevalier errant" que se définit la figure de Don Quichotte ; et pourtant, c'est bien l'être le plus sédentaire, solidement planté dans le lieu même de son enracinement, là d'où il ne parvient jamais le moins du monde à s'éloigner, rivé qu'il y est comme le bétail nietzschéen à son piquet : au pied de la lettre. C'est là qu'il se revitalise, et de là qu'il tire toute son énergie, tel Antée reprenant force en touchant le sol. Toute la réalité du monde est incessamment ramenée dans ses filets à ce pied de la lettre, d'où il la saisit, prend et reprend sans cesse. C'est donc du langage qu'il se nourrit, et c'est sans doute la raison pour laquelle il est si maigre.
C'est à ce pied de la lettre, où il a campé son domaine, qu'on voudrait ici le saisir.