Guy Hocquenghem

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Arabe

« LE LOUP S’EST-IL DÉGUISÉ EN AGNEAU ? » se demande un lecteur, en s’étonnant du ton d’un de mes papiers (« Touche à mon pote », à propos de SOSRacisme, GPH n° 161), et en suspectant quelque sophistication (c’est-à-dire, au sens propre, quelque trucage adultérant et chimique visant à donner belle apparence et tromper le client). De quoi, de quoi! De l’anti-racisme bon genre, humanitaire, philanthropique, cureton, en somme ! Venant de cette chroniquebrûlot, quelle déception ! D’accord, j’avoue ma faute. Non pour me concilier les esprits forts, qui voient toujours la manip et le coup de pub sous le badge lycéen et télévisuel ; mais parce qu’en effet j’ai été très allusif à propos d’un point gênant. Il est gênant, et en cette gêne-là se niche bien plus de racisme rancunier et secret que de pudeur, d’avouer, et de s’avouer, que les fureurs racistes, comme les générosités antiracistes,
se nouent autour des désirs, des fantasmes (sans « ph » médical), des images sexuelles véhiculées ou engendrées par notre société.
On passe vite de la gêne à l’auto-censure. On n’est bon anti-raciste que par litote ; toute raison trop charnelle doit être atténuée. On agit « pour rien », en somme; sans que nul lien, de chair, de plaisir ou de sentiment vienne salir la pureté vide du choix moral, le devoir humaniste. Comme chez un célèbre moraliste de Königsberg, il faut, pour être convenable, que l’action anti-raciste soit accomplie sans nulle relation à un intérêt érotique ou autre présent dans le sujet ; pour la beauté du geste, pour l’intérêt supérieur de l’humanité, seulement.

« BACK IS BEAUTIFUL »



Backroom
(Tous droits réservés)

Publié le 9-15 mars 1985, dans GAI PIED HEBDO, n°160

D’APRÈS MES CALCULS astrologiques, ces lignes devraient paraître à la clôture de la cantonale. Il est donc encore juste temps de demander à tous les partis de se prononcer sur le seul point programmatique qui intéresse vraiment « la commu nau té homosexuelle » (cinq millions de votes): êtes-vous pour ou contre l’éclairage des back-rooms? J’ai bien dit : l’éclairage. Allumer une backroom, c’est la fermer. Backroom: le mot demande explication. De même que speaker ne désigne en anglais que le dignitaire en perruque qui préside à la Chambre, et non le présentateur de radio, « backroom » n’a acquis son sens, n’est devenu un idiotisme sexuel qu’en français. Les Américains, pour ce genre d’endroit, disent dark room, pièce noire, obscure, ou orgy room. Notre « Backroom » franglais laisse échapper des relents d’arrière-salle de café ou d’arrière-cuisine, reléguant l’activité sexuelle derrière les fagots.
Les premières back-rooms parisiennes n’ont été ni back (c’était au premier étage, au Daytona-La Villette) ni même room séparée (au Bronx, en 1974, c’était le couloir devant le bar). Aussi bien la connotation de « derrière, à l’arrière », a valeur inconsciente: ce qui est caché, ce que, pour en savoir l’existence, il faut deviner. L’endroit où l’on ne parvient qu’en traversant une première salle, Mystères d’Eleusis, la grotte initiatique de l’Ida.
« The only thing you have in the back of your mind » : ce slogan, apposé sous une bouteille de Coca-Cola, a servi (au temps du pop’art) de publicité pour la célèbre firme gazeuse. L’arrière du cerveau, justement c’est l’inconscient, donc le sexe. Une coupe longitudinale (disons, en suivant la suture sagittale) d’un crâne humain montre que l’inconscient est logé à l’arrière, comme un gros insecte caché dans son antre. La backroom, c’est l’inconscient du bar, de la disco, de la musique, de la lumière.
Comme la backroom est inconsciente, elle est indicible. Vous remarquerez qu’elle ne peut apparaître, dans les articles ou les discours, qu’indirectement, allusivement, injustifiable aux yeux du public non averti, la backroom l’est aussi aux yeux de ceux dont elle constitue l’inconscient (un pauvre inconscient j’en conviens): les homosexuels. D’où la gêne, lorsque les flics s’y attaquent. Comment défendre l’indicible, sans le dire? Gai Pied s’y est essayé il y a deux semaines. Sur dix pages consacrées aux « backrooms », il n’y a, pour un profane, qu’un détail qui manque : qu’est-ce donc au juste qu’une backroom ? Même ceux qui se mettent en croisade pour leur défense (les limonadiers pornocrates des Halles) n’osent franchir ce pas dans leurs « pubs ». Les Backrooms disparaîtront-elles avec leur mystère? S’il est, parmi les futurs élus, de sincères amis de la communauté, ils n’en demanderont pas plus. Ils feront éteindre les backrooms.

L'avenir est au couple. L’être-à-deux, forme totalitaire de la modernité


Paru dans Libération, vendredi 22 août 1980.

TOUT LE MONDE VA RÉPÉTANT, chiffres à l’appui, que la famille est finalement la chose la plus solide du monde. La preuve, diront certains, les couples se portent mieux que jamais. Mais le couple n’est pas la « famille », au sens traditionnel du terme, et il est tout au contraire la forme enfin trouvée par la modernité de la domestication des individus.
Là se résout l’antinomie que vous observez tous les jours, dont on vous a rebattu les oreilles dans les journaux : il y a crise de la famille et il y a totale persistance de la famille. Parce que désormais, la famille, c’est le couple, et la gestion de sa crise délicieusement développée (larmes et hystéries).
Le couple, forme essentiellement moderne, impérialiste, vigoureuse, d’organisation sociale, est devenu la condition nécessaire de l’être social.

Tout est prévu pour lui, et les célibataires, plus encore qu’au XIXe siècle où ils étaient suspects aux yeux de la police familialiste, condamnés aux chambres d’hôtel biplaces (on n’en fait plus en monoplace).
J’ai bien dit le couple, pas le mariage. Que beaucoup de couples continuent par le mariage, encore aujourd’hui, ne change pas le grand phénomène : avant le mariage, les jeunes désormais vivent en couple. Déjà.

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