– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.
***
Le dedans ce serait l’ordre, le contrôle et l'autocontrôle social, la négation permanente de la transversalité des sujets, la police qui découpe, distribue, divise, sépare, le roman noir de l'obéissance pour lequel chacun, Nous ou Je, ne doit jamais parler que de soi. Nul n’est plus inclus dans la violence du système que ceux que le pouvoir appelle les exclus.
Le dehors, ce n’est pas ce qui est hors les murs ou hors institution.
Le dehors, ce n’est pas la rue, avec ses patrouilles de flics, ses contrôles au faciès, les banlieues que survolent les hélicoptères de surveillance.
Le dehors commence là on l’on commence à forer un angle mort dans le dedans, à se soustraire aux visages et aux figures de l'état des choses, de la dépolitique et de sa monoforme.
Le dehors, il faut le démultiplier sur nos lieux de vie, de travail, de jeu, d'amour, dans la rue, sans paradigme, sans point fixe.
La majorité, comme l'avait formulé Basaglia, est déviante ; et le devenir minoritaire est ce retournement par lequel cette déviance est revendiquée comme force instituante. La déviance est partout et l’anarchie, par-delà toute doctrine ou théorie politique, est une étrange unité qui ne se dit que du multiple.
Il n'y a pas à choisir entre la transe collective et l'exil dans l'écriture : si la question de la commune est devant nous, celle-ci se formulera autant avec les instruments d'un nouvel art de la fête, dionysiaque, cassant la logique auto-référentielle des champs et des pratiques sociales, que dans le silence d'une écriture qui se soustrait à toute visagéité, à tout fantasme de nom d'auteur. Pas de mode d’emploi ni de modèle exemplaire de mobilisation ou d’action.
Ce que René Lourau a pu nommer, en guise d’introduction à l’analyse institutionnelle, la Clé des champs[1] : plutôt que de partir de la référence aux champs sociaux institués, de leur logique ensembliste-identitaire, chercher quelles peuvent être les relations méconnues entre les zones, leurs interférences. En finir avec les prétentions mondaines de la pseudo-scientificité.
Produire des pas de côté, rompre avec les assignations de l'ordre social, agir depuis d'autres gestes, d'autres actions, d'autres paroles, d'autres constellations, marcher pour créer d'autres sols pas à pas, d'autres possibles, d'autres combinatoires que celle de la négociation de nos vies, de nos désirs et de nos songes par les appareils – pour des états modifiés de la conscience et de l’action collective.
Dedans Dehors, 2
La résistance en morceaux
« J'ai volé trop loin dans l'avenir : un frisson d'horreur m'a assailli.
Et lorsque j'ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j'allais toujours plus vite : c'est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l'oeil qu'il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m'est-il arrivé ? Malgré le peu que j'ai eu — j'ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait des gestes d'amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra - Deuxième partie - Du pays de la civilisation
Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son "Moi" : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, L’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi "total" (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c'est donc en morceaux que nous résistons.
« L’Armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.
Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient - même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu - alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le "dedans" n’est que le reflet du "dehors", et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais... en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !
Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la "chute" d'un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l'espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d'un corps plein schizophrénique : murs de l'asile, de l'école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s'abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d'un monde désormais sans "dehors" qui pourtant le fantasme en permanence : l'ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l'écriture ne rencontrent une pensée du dehors - et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité, il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d'hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.
Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d'hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu'on ne voit pas, qu'on ne quantifie pas, qu'on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d'une clinique, d'une politique qui soient l'affaire de tous, c'est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.
« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions […]. Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916
décembre 2009