Valentin Schaepelynck

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DEDANS ~ DEHORS 1, une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel

– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.

***

Le dedans ce serait l’ordre, le contrôle et l'autocontrôle social, la négation permanente de la transversalité des sujets, la police qui découpe, distribue, divise, sépare, le roman noir de l'obéissance pour lequel chacun, Nous ou Je, ne doit jamais parler que de soi. Nul n’est plus inclus dans la violence du système que ceux que le pouvoir appelle les exclus.

 Le dehors, ce n’est pas ce qui est hors les murs ou hors institution.

Le dehors, ce n’est pas la rue, avec ses patrouilles de flics, ses contrôles au faciès, les banlieues que survolent les hélicoptères de surveillance.

Le dehors commence là on l’on commence à forer un angle mort dans le dedans, à se soustraire aux visages et aux figures de l'état des choses, de la dépolitique et de sa monoforme.

Le dehors, il faut le démultiplier sur nos lieux de vie, de travail, de jeu, d'amour, dans la rue, sans paradigme, sans point fixe.

La majorité, comme l'avait formulé Basaglia, est déviante ; et le devenir minoritaire est ce retournement par lequel cette déviance est revendiquée comme force instituante. La déviance est partout et l’anarchie, par-delà toute doctrine ou théorie politique, est une étrange unité qui ne se dit que du multiple.

Il n'y a pas à choisir entre la transe collective et l'exil dans l'écriture : si la question de la commune est devant nous, celle-ci se formulera autant avec les instruments d'un nouvel art de la fête, dionysiaque, cassant la logique auto-référentielle des champs et des pratiques sociales, que dans le silence d'une écriture qui se soustrait à toute visagéité, à tout fantasme de nom d'auteur. Pas de mode d’emploi ni de modèle exemplaire de mobilisation ou d’action.

 Ce que René Lourau a pu nommer, en guise d’introduction à l’analyse institutionnelle, la Clé des champs[1] : plutôt que de partir de la référence aux champs sociaux institués, de leur logique ensembliste-identitaire, chercher quelles peuvent être les relations méconnues entre les zones, leurs interférences. En finir avec les prétentions mondaines de la pseudo-scientificité.

Produire des pas de côté, rompre avec les assignations de l'ordre social, agir depuis d'autres gestes, d'autres actions, d'autres paroles, d'autres constellations, marcher pour créer d'autres sols pas à pas, d'autres possibles, d'autres combinatoires que celle de la négociation de nos vies, de nos désirs et de nos songes par les appareils – pour des états modifiés de la conscience et de l’action collective.

1. René Lourau, La Clé Des Champs, Une Introduction à L'Analyse Institutionnelle, Paris, Economica, Collection Anthropos Ethno Sociologie Poche, 1997

Biopolitiques ?

Les termes de biopouvoir et biopolitique ont été créés par Foucault dans le milieu des années soixante-dix : c'est en 1976 qu'ils apparaissent, dans la rédaction parallèle de La Volonté de savoir et du cours au Collège de France "Il faut défendre la société". Les deux termes naissent en même temps, à une page d'écart :
Il faudrait parler de "bio-politique" pour désigner ce qui fait entrer la vie et ses mécanismes dans le domaine des calculs explicites, et fait du pouvoir-savoir un agent de transformation de la vie humaine. 
Une autre conséquence de ce développement du bio-pouvoir, c'est l'importance croissante prise par le jeu de la norme aux dépens du système juridique de la loi.

Ce numéro de Chimères ne souhaite pas faire une exégèse foucaldienne, mais plutôt interroger l'actualité critique et polémique de ces termes, dans cette deuxième décade des années deux mille.  C'est-à-dire questionner leur validité pour interpréter et qualifier les rapports contemporains du corps au pouvoir, les lieux de focalisation où s'exerce cette prise sur le corps comme mode d'assujettissement. Et d'abord de façon très concrète.

Georges Lapassade, vie, œuvres, concepts

  
Charlotte Hess, Remi Hess
Georges Lapassade, vie, œuvres, concepts (collection “Les grands théoriciens”, Ellipses, 2010)

VOIR EGALEMENT LE SITE : http://georgeslapassade.blogspot.com/


Publié dans une collection à destination des lycéens, l’ouvrage présente le parcours et les concepts fondamentaux d’un penseur qui brille habituellement par son absence dans les manuels scolaires et autres livres incontournables de toute bibliothèque universitaire. Décédé en 2008, philosophe, psychosociologue, ethnologue, pédagogue – mais on pourrait sans doute allonger encore la liste de ses terrains de pensée et d’intervention –, professeur à l’Université Paris 8, auteur de plusieurs dizaines de livres sur des sujets aussi différents que la jeunesse, l’autogestion pédagogique, la transe, la dissociation, la culture gnawa ou le rap, figure incontournable de mai 68 (“contemporain capital”, pour reprendre une expression que Daniel Lindenberg lui a offerte1), Georges Lapassade fut l’un des fondateurs de l’analyse institutionnelle comme psychosociologie critique et critique de la psychosociologie.

On sait à quel point Félix Guattari s’est toujours rigoureusement distancié d’une telle approche de l’analyse institutionnelle, lui reprochant son réductionnisme sociologisant et universitaire, et entendant, selon ses propres termes, réorienter la problématique de l’institution2 – dans laquelle Deleuze apercevait la possibilité d’une alternative aussi bien à la loi répressive qu’au contrat libéral3 – vers celle des agencements machiniques d’énonciation et des investissements désirants. Pour autant, et sans nier ces tensions et divergences, il est sans doute possible de penser une sorte de constellation de l’analyse institutionnelle, réseau théorique et pratique de réappropriation du concept d’institution en un sens politique, au-delà de ses acceptions simplement positives – l’instituant au-delà du fait social établi. A ce titre, Lapassade fut l’un des personnages conceptuels cruciaux de cette constellation de frères ennemis, à côté aussi bien de Guattari et Jean Oury que de Deligny, Basaglia, René Lourau, voire Henri Lefebvre.

L’ouvrage retrace ainsi avec beaucoup de précision le parcours biographique de celui qui s’est toujours pensé comme un arpenteur des institutions, au sens où toute intervention sociologique était pour lui l’épreuve, sur le terrain institutionnel, d’une solidarité fondatrice avec le personnage du Château de Kafka – inquiétant les mandataires de l’institution par son irréductible étrangeté. Analyste et contestataire de la bureaucratie comme forme de domination, dès les années 60, entre la revue Arguments, le groupe Socialisme ou barbarie ou encore les situationnistes – “Lapassade est un con !” écrivaient ces derniers –, Lapassade fut toute sa vie, du Living Theatre à l’université de Vincennes en passant par le FHAR, une sorte d’analyseur vivant qui ne laissait en paix aucun institué, ni aucune cristallisation consensuelle se pérenniser. A ce titre, la diversité extraordinaire de ses terrains de recherche ne saurait faire oublier l’unité, sur un-demi siècle, de cette pensée critique en acte : ce livre la met particulièrement bien en évidence, en donnant à comprendre sa dimension performative, et en dressant un portrait de Georges Lapassade en performer4.

Un tel courage de la performance eut bien entendu un prix, celui d’une marginalisation et d’une exclusion assez systématique des organisations, groupes et institutions dont il faisait éclater les conflits et les significations latentes. Et cette image explosive eut naturellement tendance à faire oublier la créativité de ce “sociologue à plein temps”, sa capacité à transformer les situations ordinaires en laboratoire social, se saisissant par exemple de l’université Paris 8 à Vincennes, où il enseignait, institution ministérielle du gauchisme de l’après-68, comme d’un terrain pour la recherche et l’expérimentation pédagogique. Cette exploration ne cessa pas quand Vincennes fut déplacé à Saint-Denis. A partir des années 90, Lapassade entreprit notamment de penser les implications de l’inscription de cette université dans une banlieue du 93, en créant une radio avec de jeunes représentants de la mouvance hip-hop alors émergente, et en menant d’autre part des travaux d’ethnographie scolaire dans les établissements alentours.

Son irrésistible attraction pour les bords, les marges, les déviances scolaires, culturelles et politiques, les “contre-cultures” populaires, ont nourri ce que les auteurs  appellent ici un “romantisme méthodologique”, en référence au premier romantisme de Iena, pensée du fragment et de la Bildung. Ce continuum romantique, dans lequel Lapassade et sa conception de l’analyse institutionnelle sont ici réinscrits, est en particulier l’occasion d’une articulation des dimensions esthétiques, politiques et pédagogiques de son oeuvre5.

EDITO Dedans~Dehors 2. La résistance en morceaux

Dedans Dehors, 2
La résistance en morceaux

« J'ai volé trop loin dans l'avenir : un frisson d'horreur m'a assailli.
Et lorsque j'ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j'allais toujours plus vite : c'est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l'oeil qu'il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m'est-il arrivé ? Malgré le peu que j'ai eu — j'ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait des gestes d'amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra - Deuxième partie - Du pays de la civilisation

Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son "Moi" : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, L’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi "total" (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c'est donc en morceaux que nous résistons.
« L’Armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant  communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.

Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient - même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu - alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le "dedans" n’est que le reflet du "dehors", et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais... en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !

Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la "chute" d'un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l'espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d'un corps plein schizophrénique : murs de l'asile, de l'école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s'abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d'un monde désormais sans "dehors" qui pourtant le fantasme en permanence : l'ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l'écriture ne rencontrent une pensée du dehors - et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité, il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d'hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.

Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d'hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu'on ne voit pas, qu'on ne quantifie pas, qu'on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d'une clinique, d'une politique qui soient l'affaire de tous, c'est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.

« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions […]. Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916

décembre 2009

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