Roger Ferreri

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Contre la rétention de sûreté. Pour une séparation de la science et de l’État

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) À quel titre l’État retiendra-t-il enfermés des citoyens alors qu’ils auront été jugés pour les actes reprochés par le droit et qu’ils auront d’ores et déjà purgé la peine prescrite ? Au titre du savoir. De quel savoir ? En toute logique : le savoir de leur « dangerosité particulière » fondée sur l’étude experte de leur personnalité.
De quoi ce savoir se prétend-il encore un savoir ? De la grande probabilité de récidive dont cette personnalité est porteuse. La loi ne punit plus les auteurs des crimes commis mais prévient des crimes à commettre. Elle ne punit ni ne réhabilite souverainement, mais elle prévient en soumettant sa prévention à la prévision de l’expertise scientifique. Elle ne déclare plus coupable, hors de tout doute raisonnable, par la voix du juge ou du jury, elle déclare dangereux ou non, dans le doute raisonnable et par la voix de ce qui lui est extérieur, à savoir l’expertise. Elle ne réprime ni ne restitue, elle évalue et rassure. Elle fait de nous tous les citoyens d’un nouvel état de sûreté permanent.(...)"

"(...) Le principe de raison est étroitement lié à la modernité dont il représente l’assise fictionnelle. Reconnaître que la raison est une fiction n’est ni la mésestimer ni surtout dénier sa portée proprement politique.
C’est sans doute, d’abord, faire contrepoids à l’angélisme incantatoire de ceux qui rêvent d’un homme pleinement raisonnable comme horizon de l’humanité. Mais c’est aussi reconnaître la filiation historique qui a donné naissance à un espace public, non de résolution, comme on dit, mais d’expression des conflits et des intérêts autres que citoyens. Pour le dire autrement : la raison mérite d’être prise en considération comme fiction même si la montée en puissance « d’une loi du marché » a déplacé la figure « du sujet de la conscience universelle » vers la figure du « propriétaire ». « Butin de guerre », des guerres internes à la modernité comme de celles qu’elle a livrées à la tradition et à l’arbitraire, elle fonde la possibilité de la démocratie comme montage politique où il sera encore possible d’interroger ce déplacement lui-même.(...)"

"(...) La modernité s’appuie sur la raison comme principe de recours normatif du lien social. Ce n’est plus le spectre du droit d’exception permanent du despote qui ordonne et dirige les rapports des hommes entre eux, c’est en droit la raison que l’État reconnaît dans chacun. C’est elle qui constitue un nouvel espace d’assujettissement dont les formes sont diverses selon qu’elles empruntent plus à la liberté ou à l’égalité. Et la modernité se caractérise d’abord par l’avènement du droit rationnel. Ce droit est dit rationnel parce qu’il s’est constitué en opposition à l’arbitraire, parce qu’il se déduit de principes clairs et peu nombreux, parce que justement aucune disposition de la loi ne contredira ces principes, parce qu’il énonce les limites du pouvoir qu’il incarne, parce qu’il s’applique également à tous, parce que tout justiciable peut être averti de la loi, comprendre et connaître les sanctions qu’elle prévoit au cas où elle est violée. Le droit moderne n’institue la liberté qu’en soumettant à la loi, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a de liberté que par la loi mais que celle-ci émerge en se légitimant dans la garantie des libertés. En France, cet assujettissement se trouve mis en formule dans le « nul n’est censé ignorer la loi ». Le savoir invoqué ici n’est pas une connaissance innée des lois mais un principe d’acceptation des lois dans leur esprit. C’est bien l’esprit des lois que la raison ne permet pas d’ignorer, non les lois elles-mêmes. De ces dernières, il convient d’être informé dans leurs grandes lignes.

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