Adrienne Simar

warning: Creating default object from empty value in /var/www/vhosts/revue-chimeres.fr/httpdocs/drupal_chimeres/modules/taxonomy/taxonomy.module on line 1387.

Ceci n'est pas une cure


Lithotomie de Bosch

L'ARTICLE EST DISPONIBLE EN TOTALITE EN FICHIER JOINT

Extrait de l'article paru en parti dans la revue papier

Mara

Ils arrivèrent à Mara ; mais ils ne purent pas boire l’eau de Mara, parce qu’elle était amère. C’est pourquoi ce lieu fut appelé Mara. (Exode 15, 23)

Je voulais toute la vérité et la psychanalyse n’a que défait ce vœu. Elle m’a lâchée comme un animal deux fois enfermé dans un monde encore moins sûr. Je trouve par conséquent qu’elle vaut le détour, mais pas comme on dit, pas pour plus de sûreté ni pour plus de savoir. Il n’est d’aucun sens qu’on célèbre la sainte Parole pour me faire parler ; je n’y communie pas ; je me fiche de cette « autre vérité » qu’on promet en psychanalyse et je la rends gracieusement à ceux qui l’y trouvent à ma place. Le Docteur connaissait à merveille les arcanes du fonctionnement inconscient et m’époustouflait à chaque interprétation, qui me laissait interdite et brisée, comme s’il avait bondi sur la moindre parole que je voulais bien lâcher et retroussé mes entrailles. Non sans jubiler des trouvailles que nous étions sensés avoir faites ensemble. Je ne tardai pas à lui dire avec fiel : « Ici s’applique : tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ! »  Il se réjouit de ce qu’il prit pour un mot d’esprit en m’assurant que je venais de comprendre ce qu’était une psychanalyse ; il se resservit de cette formule à l’occasion. Sans être plus sujette au délire que la moyenne, je me mis à penser qu’il avait parsemé son cabinet de micros (comme dans un film d’espionnage) et qu’il enregistrait mes dires. Mais il ne le sut pas et finalement l’idée devint caduque. Toutefois je continuais de penser, tellement il tenait à « ma parole », qu’il devait sûrement en faire un usage occulte. (J’entendrai dix ans plus tard cette formule sortir de la bouche d’une psychanalyste dans une supervision collective à laquelle j’assistai : « Avec votre patient, appliquez ceci : tout ce qu’il dit pourra être retenu contre lui ! » D’où elle gagna de ma part la méfiance acquise par un souvenir fâcheux. Eh bien, je refuse cette psychanalyse comme certains ne mangeront jamais du chien bouilli.) La psychanalyse veut donner une probabilité à ce qui peut ne pas arriver : l’événement symbolique. Elle essaye de précipiter les événements, mais elle n’en commande pas les effets. Je me donne pour tâche de rendre compte de ce phénomène, et de celui-là seul, non en analyste – ce que je ne suis – mais en analysante. La difficulté vient de ce que j’ai acquis entre temps assez de « savoir analytique » pour couronner le mien clivage ; suis obligée de subir l’horreur de cette faille qui s’ouvre sous mes pieds : « Si tout ceci que je raconte maintenant n’était qu’endoctrinement analytique, ultimes rationalisations, tortillements d’une incurable résistance ? ». Je passerai outre. Se dérobe le fondement du discours à mesure qu’il avance, c’est-à-dire aussi ce sujet dont on fait grand cas, mais qui déjà chez Kant n’est autre qu’un X… Obligée, obligée donc de balayer le rictus perdurant de cette objection à ma simple existence qui transforme tout projet analytique, et jusqu’à son témoignage, en traque sans merci – ce que Philippe Adrien, metteur en scène, a compris en suggérant que le Procès de Kafka pourrait s’interpréter comme la métaphore du procès d’une analyse, et plus généralement, le procès du sujet moderne. Reste à savoir si la mort n’est pas la seule fin possible d’un tel procès, où l’Autre c’est le Juge, et s’il n’est pas la mise en scène du travail même de la mort. Comment théoriser un point d’arrêt (une fin d’analyse) qui ne soit pas la mort, c’est-à-dire la cessation d’une subjectivité ? Où s’arrêtera le minage fatal, la regressio ad infinitum ? J’affirme que ce n’est pas qu’une question de psychopathologie.
Je commencerai par rendre à « résistance » le lustre qu’elle eut à la Libération. Ce fut une des clés de l’expérience toute entière ; mon rapport à l’analyse est un rapport de résistance. N’étant psychanalyste, je n’ai pas à m’en cacher. Dieu sait pourquoi les analystes croient devoir se faire passer pour des gens qui l’ont surmontée, ne serait-ce qu’un peu. La résistance est non pas le lit de la névrose à laquelle une analyse met bon ordre, mais le produit le plus abouti d’une analyse. D’abord, on ne peut pas parler de résistance à une chose précédant cette chose même ; ainsi la résistance entre en scène en même temps que l’analyse. Ensuite, tout progrès, toute élucidation, toute amélioration, tout renoncement subjectifs attribuables à l’analyse se doublent d’un refoulement croissant et inverse, plus pointu et moins accessible. Tant mieux si le solde est un mieux-être, mais cela ne rend pas moindre ladite résistance ; Freud a été clair sur le fait que la disparition symptomatique s’accorde très bien avec la résistance. Personne ne s’avise des conséquences à retenir d’un tel fait. Toutefois, il serait bête de la revendiquer, puisque je m’acharne à la traquer et que c’est dans cette traque que j’ai perçu les subtilités de ses retranchements, aux victoires éphémères ; aussi, sans la revendiquer, je la tiens pour un fait. Après une analyse, la résistance a au mieux quelque chance de se déplacer plus loin et plus vite. Je n’ai ni « levé mes résistances », ni « liquidé mon transfert », ni « traversé mon fantasme », ni « renoncé à ma jouissance », etc. J’ajoute essentiellement que je continue à vouloir l’Autre, quand bien même son lieu serait vide – dit-on. D’abord parce que je ne peux dire quoi que ce soit de psychanalytique sur moi-même, ni faire entrer ce qui m’est arrivé dans un corps de concepts qui à la fin m’ôterait mon discours pour m’aliéner à celui de la psychanalyse, comme ces gens qu’on entend dire d’un air poseur : « Je suis en train d’aborder mon fantasme fondamental, vois-tu. ». Il n’y a pas d’analyse de l’analyse. Redoutable tentation – j’en sais quelque chose – de voir si son analyse « se développe comme dans les livres ». Le pire n’étant pas de reconnaître en sa propre marche des points de coïncidence avec la théorie mais de finir par coller à la mise en œuvre d’un procès réglé d’avance en jouant le rôle du bon patient qui traverse les étapes de la Chose ; sa nouvelle gloire, une carrière en somme. Je ne sais pas ce qui s’est passé, et souvent je me dis : mais que s’est-il passé ? Car ma maîtrise, c’est ma fatalité devant cet accablement de questions ; elles font avalanche, mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas la moindre façon de recouvrer une maîtrise perdue que de poser sur le monde la tache persévérante d’un point d’interrogation qui déstabilise ses consistances. De même qu’on ne sait si la castration est un « plus » ou un « moins », on ne sait si la maîtrise est dans l’impuissance ou la toute-puissance. Comment pourrait-on désigner ce qui ne s’échange pas ? C’est un os. Le « roc de la castration » : qu’on mesure la force de cet oxymore freudien. Personne ne peut affirmer qu’il assume la castration sans passer, au mieux, pour un vantard regonflant aussitôt par cette affirmation le manque dont il se prétend averti. Je ne crois pas que la castration s’assume, on en fait une épreuve, puis encore une autre épreuve, et puis encore une autre… comme on tremble devant le choix de toute vie. Le refus d’un suicide reflue vers la mort inéluctable et ordinaire, celle dont j’endure l’obsession quand je parie que je veux vivre (pas à moitié).

Syndiquer le contenu