« NOUS SOMMES, JE CROIS, DANS UNE ÉPOQUE où non seulement il y a le retour de l’« observateur » dans les sciences physiques, mais aussi le retour du « concepteur », de l’« observateur-concepteur ». Ceci pose indirectement le problème du sujet, particulièrement dans la question des sciences dites humaines.
Or, il faut tout d’abord remarquer que dans la conception classique de la science, l’idée de sujet ne peut être que du bruit. Noise, dans le sens de la théorie de l’information, est ce qui perturbe, ce qui perturbe la connaissance. Ainsi, pour avoir une vision objective des choses, il faut chasser rageusement le sujet, ce perturbateur perçu comme humeur, impression fausse, affectivité, voire délire. Et l’expulsion du sujet est absolument inévitable dans le sens où on obéit au paradigme fondateur, très bien formulé par Descartes : le monde de la scientificité est le monde de l’objet et le monde de la subjectivité est le monde de la philosophie, de la réflexion.
Voici donc deux univers, l’un et l’autre légitimés et l’un et l’autre s’excluant mutuellement : d’un côté, un sujet métaphysique, mais absolument non intégrable dans la conception scientifique, et de l’autre côté, bien entendu, le problème de l’objectivité scientifique non intégrable dans la conception métaphysique du sujet.
Effectivement, il s’agit d’une question paradigmatique et un paradigme, ça ne se renverse pas en un jour [...] »
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« IL Y A DEUX DIFFICULTÉS PRÉLIMINAIRES pour parler de la complexité. La première difficulté est l’absence de statut épistémologique du terme. Les philosophes des sciences et les épistémologues l’ont négligée à l’exception de Bachelard. La seconde difficulté est sémantique : si on pouvait définir clairement la complexité, il est évident que ce terme ne serait plus complexe.
De toute façon, la complexité surgit comme difficulté, comme incertitude et non pas comme clarté et comme réponse. Le problème est de savoir s’il y a une possibilité de répondre au défi de l’incertitude et de la difficulté. [...] »
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JE VAIS VOUS PARLER UN PEU DU VIRTUEL et de ce que j’ai appelé « l’enchantement du virtuel », formule provocatrice. C’est beaucoup plus ambigu que cela ne paraît. Ce n’est pas du tout « enchanteur ». Je vais essayer simplement de dégager comment la virtualité permet d’intervenir dans la construction des concepts physico-mathématiques. Je me restreins à ce domaine (qui est déjà considérable !), avec quelques exemples seulement. Pourquoi la virtualité est-elle liée à la physique mathématique ? Je vais expliquer très brièvement comment j’en suis venu là.
Rappelons que la métaphysique d’Aristote distingue deux types d’êtres : les êtres mathématiques qui sont dans l’éternité et qui n’ont pas d’existence par eux-mêmes (Ils ne sont pas « séparés ») ; à l’extrême opposé, les êtres physiques qui, eux, ont une existence séparée, mais ne sont pas éternels. Donc on a deux natures qui s’affrontent, une nature mathématique et une nature physique. Et pourtant la physique mathématique a été construite, elle est possible, et de plus elle fonctionne, et même très bien. Avec Aristote, il y avait la théologie : les natures mathématiques étaient là, les natures physiques étaient là et vous aviez des êtres au-dessus, d’un ordre supérieur, qui permettaient d’assurer la cohésion des deux choses. Sinon c’est le chaos. Seule, il faut bien le dire, la civilisation occidentale a compris qu’on peut maîtriser ce chaos qui résulte de la confrontation des êtres physiques et des êtres mathématiques. En tout cas, il faut voir là un enjeu métaphysique tout à fait fondamental ; en quoi cela intéresse-t-il la virtualité, je vais le dire tout de suite.
Je vais centrer la chose. Un tout petit concept comme la virtualité engage tous les rapports entre la physique et les mathématiques.
DANS L’HOMME SANS QUALITÉ, Musil décrit le sourire dans la barbe des savants qui écoutent parler les illustres beaux esprits invités par Diotime. Sourire qui leur montait comme chatouillement le long des jambes, lesquelles ne savaient plus trop quoi faire, et finissait par échouer sur leur visage sous forme d’étonnement bienveillant. Chez ces hommes pourtant, note Musil, grondait, comme le feu sous le chaudron, une certaine tendance au Mal, qui n’est rien de moins et rien de plus que le plaisir de tendre un crocs-enjambe aux idéaux pour les voir se casser le nez.