N°75 Devenir hybride

N°75 Devenir ~ hybride


Human Profil n° 8 (Ecce homo), 2009 220x150 cm
© Olivier Goulet

Devenir~hybride, corps-prisons et corps-plateaux

Concept 1
Bernard Andrieu, L’hybridation est-elle normale ?
Michèle Robitaille, « Natural Born Cyborg »?

Clinique
F. Destruhaut, E. Vigarios, B. Andrieu, Ph. Pomar, Regard anthropologique en Prothèse Maxillo-Faciale : entre science et conscience
Nicole Farges, Un homme branché, Implant cochléaire et surdité
Mileen Janssens, Fragments et liaisons dans la langue et le signe: sémiotique et autisme

Politique
Alexandra de Seguin, Elias Jabre, Entretien avec Philippe Borrel : Demain, un monde sans humains 
Raphaël Verchère, La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades
Jean-Paul Baquiast, Les processus co-activés et la nouvelle maîtrise du monde

LVE 1
Anne Querrien, Manola Antonioli, Quelques textes fondateurs sur le post-humain
Bernard Andrieu, Procréation, Hybridations

Esthétique
Alice Laguarda, Post-humain et invention de soi dans la création contemporaine
Mickaël Pierson, Brice Dellsperger / Body Double : aux frontières du réel
Mariem Guellouz, Du devenir hybride de la danse contemporaine
Mael Le Mée, L’Institut Benway et ses organes de confort

LVE 2
Manola Antonioli, Post et cyberféminisme
Jacques Florence et Pierre Vogler-Finck, Le Meilleur des nanomondes

Agencement
Maud Granger Remy, Fictions post-humaines
Elias Jabre, Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?
Félix Guattari, Vers une ère post-média (octobre 1990)

Terrain
David Puaud, L’alter ego pouvoir
Groupe d’étudiants, Médias et TIC dans les révolutions arabes : la Tunisie

Concept 2
Janice Caiafa, Aspects du multiple dans les sociétés de communication
Bruno Heuzé, Du nouvel âge de la mécanosphère
Jean-Philippe Cazier, Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »

Fictions
Alain Damasio, Hybris
Olivier Auber, Impossible de penser
Istina Ntari, Je ne suis pas née dans la lumière

Textes complémentaires publiés dans Chimères antérieurement
Paul Virilio, Vitesse, vieillesse du monde
Les séminaires de Guattari (1984), La machine (biologique, mathématique, etc.)

Devenir-hybride, corps-prisons et corps-plateaux

Nos productions de subjectivités se confrontent à de nouveaux agencements entre l’homme et la machine, les humains et les non humains, la « nature » et les artefacts, la technique et l’imagination, la science et la fiction.
Qu’est-ce qu’un corps désapproprié de ses organes « naturels » ? Un sujet qui ne retrouve plus son unité dans ses Moi(s) éparpillés, et découvre que cette « unité » était construite ?

Nouvelles prothèses technologiques

Le 28 novembre 1947, Antonin Artaud déclare la guerre aux organes, dans sa célèbre allocution radiophonique Pour en finir avec le jugement de Dieu. Avec le corps sans organes (CsO), il invente un nouveau corps politique, un moyen de lutter contre la belle unité de l’organisme. L’organisme n’est pas le corps, mais ce qui impose au corps des fonctions, des liaisons, des organisations dominantes et hiérarchisées. Chaque organe peut devenir un objet partiel, dériver vers des devenirs imprévisibles, tout comme la voix d’Artaud, devenue indépendante du reste de son « organisme », peut affirmer que « le corps est le corps. Il est seul. Et n’a pas besoin d’organes. Le corps n’est jamais un organisme. Les organismes sont les ennemis du corps. »
Jamais donné d’emblée, comme peuvent l’être notre visage, nos jambes, nos bras, le CsO fait l’objet d’une expérimentation. « Ce n’est pas rassurant, écrivent Deleuze et Guattari, parce que vous pouvez le rater  » : désir et anti-désir, force de vie et puissance de mort, production et anti-production, le CsO est dangereux, inquiétant. Il peut souffrir, s’emballer, dériver, se révolter, proliférer ou se détraquer : « Ce n’est pas du tout une notion, un concept, plutôt une pratique, un ensemble de pratique. » Corps de l’hypocondriaque qui perçoit la destruction progressive de ses organes ; corps paranoïaque attaqué par des influences hostiles extérieures et restauré par des énergies divines ; corps schizo plongé dans la catatonie ; corps drogué ; corps masochiste qui se fait coudre, suspendre, désarticuler ; corps désapproprié, défonctionnalisé, dé-dominant, dé-séparé de son environnement, aspiré par tout ce qui l’entoure, inspiré par tous ses pores, sans hiérarchie, dilaté par la jouissance, l’angoisse et le désir, au point de former un « œuf » ouvert sur l’infini de son territoire existentiel.

Si l’hybridation de l’homme et des technologies peut être pensée comme un métissage qui lui ouvre de nouveaux devenirs (L’hybridation est-elle normale ?, Bernard Andrieu), l’action de se brancher à une prothèse ou un organe artificiel se vit également comme une expérimentation en intensité, une tentative de se défaire de ses organes « naturels » pour accueillir une forme étrangère, avec tout un théâtre de la cruauté fait de passages de seuils, de ratages ou de rejets qui mettent le corps en péril. Les implants cochléaires destinés aux sourds illustrent bien la difficulté qu’a le corps à accueillir ces organes intrus qui nécessitent parfois un long et terrible apprentissage pour s’agréger (Un homme branché, Implant cochlétaire et surdité, Nicole Farges).

L’utopie transhumaniste, inspirée par le développement des techno-sciences, rêve également de se débarrasser des organes, mais elle rate le CsO avant même de commencer l’expérimentation. Elle fantasme la future « migration » de notre esprit dans des systèmes informatiques qui nous rendraient indépendants d’un corps perçu comme une forme archaïque, un reste d’animalité ou, dans une tradition remontant à Platon, comme « le tombeau » de l’âme. À l’inverse d’Artaud, elle se pose comme l’ennemi du corps au profit d’un nouvel organisme numérique et unitaire, purifié de toutes intensités. Cette rancune contre un corps insatisfaisant, composé de pièces prêtes à tout moment à se détraquer, indignes des « machines » de plus en plus perfectionnées produites par la technologie, peut également être interprétée comme une version contemporaine de la « honte prométhéenne » que Günther Anders diagnostiquait en 1956 dans L’obsolescence de l’homme : « la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées.  »
Dans le débat philosophique des grands auteurs de référence, il est d’ailleurs essentiellement question de craintes et de raidissements dans un monde post-humain où les technologies sont hors de contrôle (LVE Quelques textes sur le post-humain, Anne Querrien, Manola Antonioli). Il serait nécessaire de plier et déplier ces critiques dans d'autres directions, plus pragmatiques, comme le proposent les travaux de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui ont inspiré les concepts de devenir-hybride de Bernard Andrieu  et de Plurivers de Jean-Clet-Martin.

L’hybridation est-elle normale ?


(Tous droits réservés) 
 

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"[...] Car devenir hybride, c’est partager en commun avec un autre en moi une partie de mon identité sans jamais être certain de pouvoir attribuer à l’une ou l’autre part de moi-même ce que je suis en train de devenir. Cette incertitude dans l’être, contre une métaphysique de la substance, définit l’identité comme provisoire et la norme comme culturellement instable. En changeant d’habitus, l’hybride est moins une chimère qui subit sa double nature sans pouvoir la faire varier dans sa composition, qu’un être indéfini sans cesse recomposé. En s’attachant seulement à la forme et à l’image du corps, le vivant du corps est invisibilisé, alors même qu’il modifie à chaque moment les conditions de sa subjectivation. Le silence des organes signe autant la santé que l’activité du corps vivant. Le combat des intersexes à ne pas être assignés, sinon réduits chirurgicalement, à un sexe socialement acceptable, est une revendication d’hybridité, plus que de multiplicité et de dispersion. Ne pas être le même n’implique pas obligatoirement devenir entièrement un autre et être comme étranger à soi-même.

La technologie d’hybridation peut apparaître comme une sorte d’incorporation d’un « objet partiel inédit », car elle ne ferait pas appel à une subjectivité autre comme dans le métissage entendu classiquement, mais proposerait une sorte d’extension corporelle qui va offrir un autre rapport au monde. Pourtant toute technologie exprime dès l’ergonomie de son outil un type d’altérité. Ainsi le corset devait faire corps avec la femme pour la contraindre, dispositif fonctionnant avec la norme qui impose son altérité. Ou aujourd’hui le webphone implique un mode de relations avec les autres par l’immédiateté géolocalisée du réseau. Mais l’incorporation investit aussi les codes de la subjectivité en créant un nouveau paysage dans notre machine biologique. En devenant biotechnologique, notre corps transforme un objet partiel extérieur à lui-même en une partie de son organisation fonctionnelle par des usages subjectifs. Le corps se met en synergie avec l’objet technique, avec ce qui lui manque pour vivre de manière « normale » et/ou se ressentir dans un sentiment de complétude. L’hybridation transforme l’objet partiel non en objet complet, mais en objet complétant le processus de subjectivation, soit de manière objective comme la prothèse ou la greffe pour maintenir une normalité vitale, soit de manière subjective en attestant une mise en réseau du corps avec des objets techniques comme les auxiliaires nomades et autres avatars.

L’hybridation n’est pas pour autant une déshumanisation ou un acharnement technologique à s’externaliser comme l’affirment les post-humains les plus extrêmes. L’implémentation de techniques vient modifier non seulement l’image du corps et le schéma corporel, mais le vécu physique et psychologique. Toute hybridation confronte le corps à une coprésence qui doit être reconnue comme unité par le sujet. Faute de quoi, des techniques comme la dépigmentation de la peau ou la réduction de l’hermaphrodisme à un seul sexe  seraient imposées aux sujets  malgré eux. [...] "

Un homme branché, Implant cochléaire et surdité


Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...) Ce que ce dispositif technologique de pointe a de particulier et de peut-être unique en son genre, c’est sa double polarité dedans dehors : la partie interne implantée « dans la tête » est aimantée à la partie externe visible et amovible. L’interne aimante l’externe lors d’un contact obligé…
Pas question au fil du temps, d’oublier la machine comme cela se produit avec une broche, un pacemaker, une prothèse du genou. Il faut chaque matin « se brancher », ajuster son antenne pour qu’elle s’aimante à ce qui fonctionne en dedans. L’implant, de par sa configuration, questionne inlassablement la limite interne et externe, le passage du son dans la tête… Ce corps étranger interne peut devenir persécuteur quand il prend le devant de la scène corporelle et/ou psychique. « Dans la tête » est d’ailleurs, un abus de langage fantasmatique puisque la partie interne est incrustée dans l’os et les électrodes passent dans l’oreille sans effraction de la boite crânienne. Cela renvoie cependant clairement au fait que l’on entend « avec sa tête » et que l’opération aurait fait effraction, intrusion dans le cerveau, centre des pensées et du langage.

Entretien avec Jean-Clet Martin à propos de « Plurivers »

 

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...] J.-P. C. : Le chapitre IV est consacré à ce qui serait une politique radicalement empiriste, une politique du « plurivers » et s’appuie sur une analyse de Star Wars tournant autour de l’idée d’un « ordre des associations, plus que des similitudes ou des identités définitives ». Vous partez de l’idée, reprise de différentes manières dans le livre, que ce que l’Homme est, il ne l’est pas naturellement ou par essence, mais qu’il doit être pensé relationnellement, en fonction des relations qu’il établit et rend possibles. D’où, d’un point de vue politique, l’importance et le renouvellement de la notion de contrat. Pas d’instinct, pas d’essence a priori mais un contrat par définition fragile permettant des relations métastables. Il me semble important qu’une telle réflexion politique intègre nécessairement le minoritaire : la dimension politique n’est plus pensée comme réalisation d’une nature ou d’une essence universelles mais comme un ensemble de relations métastables entre hétérogènes, une pluralité de relations entre ce qui devient des minorités sans modèle transcendant englobant. La réalité politique devient un ensemble hybride, disjoint et mobile, provisoire, toujours à refaire, à réinventer. Alors que la philosophie politique classique, même chez Marx, semble chercher les conditions d’une stabilité, d’un ordre pérenne et totalisant adossé à une identité, vous posez au contraire au fondement du politique la précarité des relations, leur caractère relatif, la bigarrure et l’hybridation : l’étranger, le minoritaire ne sont plus l’autre du citoyen, ils sont par avance inclus dans cette politique du dehors et du multiple. C’est très intéressant comme point de vue, cette idée d’un corps politique comme corps monstrueux, hybride, artificiel. Le film de Lucas met en scène une telle politique, qui est peut-être pour lui l’expression de ce que sont les USA, mais qui dans le film prend une autre dimension. Star Wars montre une République mais de monstres en tous genres, animaux et humains et machines et extra-terrestres en même temps, sans nature commune, sans essence universelle qui justifierait leur communauté, mais cette République réunit un ensemble d’êtres et de natures et de dimensions hétérogènes, comme beaucoup des personnages de la saga incluent dans leur corps, dans leur personne, des ensembles hétérogènes qui pourtant fonctionnent ensemble. De ce point de vue, si la notion de contrat et d’artificialité du contrat prend une nouvelle importance, la notion de multitude pourrait prendre aussi une nouvelle valeur, comparée par exemple aux analyses de Negri et Hardt. Il me semble que tout ce chapitre n’est pas simplement l’énoncé de ce qui devrait être mais est bien une analyse descriptive du monde qui est réellement un ensemble hybride, comme dans Star Wars, sauf que sous certaines conditions, et c’était aussi le sens de ma question précédente, les relations y sont pensées à partir d’une nature ou d’une essence impliquant une identité totalisante qui exclut la minorité, le dehors, l’étranger, le devenir...

J.-C. M. : Dans Protagoras, le mythe de Prométhée montre que du point de vue de la nature l’Homme n’est rien. Il n’a rien reçu d’elle. Il n’est pas achevé lorsqu’il nait, ni ne marche, ni ne montre un cerveau fermé sur soi. Même la main qui pourrait le qualifier, il ne l’obtient qu’en libérant les pattes postérieures de la marche pour les laisser devenir des instruments artificiels, échappant à tout instinct. On comprendra que ce qui fait l’Homme ne peut se puiser dans la suprématie d’une race. Aucune race ne peut s’approprier ce devenir homme. Quand je parle de races, je ne confonds pas avec des ethnies. Prenons le cas de Cro-Magnon et Neandertal. Leur génétique n’est pas la même, l’accouplement serait, comme pour le mulet, sans avenir. Voilà donc des espèces différentes. Or, les uns comme les autres manifestent des comportements techniques, taillent le silex, montrent des préoccupations religieuses. Ils sont Hommes sans partager le même génome. C’est incroyable et personne n’en tire les conclusions anthropologiques qui s’imposent. Rien ne nous oblige à limiter ce qui fait l’Homme à une espèce particulière puisque l’humanité n’a rien de génétique, ne relève pas d’une donnée naturelle. Si Neandertal est Homme mais disparait, éliminé peut-être par Cro-Magnon, pourquoi ne pas supposer une extension du concept d’Homme vers d’autres espèces, comme Pierre Boulle dans La planète des singes ? Qu’est-ce qui interdit de penser qu’un androïde pourrait partager avec nous des expériences humaines ? C’est alors en effet une question de contrat entre hétérogènes qui nous ferait entrer dans une aventure commune, partager des notions communes entre les modes infinis d’un plurivers.

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