Agencements

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L’architecture autogérée, une pratique écosophique dans la ville

Extrait de l'article parue dans la revue papier

"[...] L’association AAA, atelier d’architecture autogérée, développe cette pratique d’écologisation du quotidien depuis une dizaine d’années, en région parisienne, d’abord sur une friche ferroviaire dans le 18e arrondissement de Paris, puis au 56, rue Saint Blaise dans le 19e et maintenant à Colombes dans les Hauts-de-Seine.

À chaque fois il s’agit de faire rhizome, de faire resurgir à l’air libre, dans la visibilité, les pratiques culturales et culturelles des populations présentes sur le quartier. AAA s’efforce de développer des formes de partage de temps et d’espaces qui ne soient pas fondées sur des devoirs, même librement consentis, mais dans des articulations de désirs, qui sont nécessairement fluentes, et qui doivent se respecter les unes les autres et s’entraider. Les parcelles sont partagées.

Le temps qu’il fait, les rythmes de vie, le reste de la vie, impriment à la fréquentation du lieu une irrégularité au sein de laquelle se dégagent une consistance et un investissement, grâce à l’intervention architecturale et artistique qui tend l’ensemble. La présence est à la fois proche du quartier dont les habitants n’ont qu’à traverser la rue pour aller jardiner, et scandée par quelques règles collectives, par exemple de dévolution des clés du terrain ou d’organisation des événements. Il y a création d’un repère fort, en même temps que d’un ensemble flou. La fréquentation du terrain par des amis qui viennent de toute la grande ville, la présence renouvelée d’étudiants stagiaires, les visites et les conférences de groupes d’artistes développant ailleurs en Europe des pratiques semblables, donnent au réseau une ouverture et une indétermination qui se situe à l’opposé du système d’appartenance associative qui reste cependant nécessaire pour certaines démarches légales. Les financements européens viennent aussi donner à cette recherche une légitimité supraterritoriale

qui légitime la curiosité. Le rhizome est à la fois en expansion et ancré dans la pratique de la culture de la terre, culture de plantes, culture de la construction en planches et matériaux légers, un peu hors sol, comme la toilette sèche à Paris, sans canalisations. Le rapport à la terre est celui du nomade prêt à partir ailleurs, développant ses installations transportables. La culture est aussi celle des mots et celle des images : échanges de conseils à propos des plantes, à propos de la cuisine, à propos des techniques de planter ou bâtir, ou de la vie ailleurs, notamment dans ces groupes d’artistes européens qui cherchent dans tous les pays à bâtir des lieux différents avec les gens, à leur apprendre à recycler les matériaux de fabrication, à imaginer des objets faciles à réaliser, à penser à ces choses auxquelles ils n’auraient pas pensé. 

Le rhizome peut être rompu par la reprise brutale du terrain concédé, par la division entre ceux qui vont rester là, qui vont négocier sur l’une des fonctions développées jusque-là ensemble et garder un bout de jardin par exemple ; mais le travail de AAA reprend plus loin, cherche de nouvelles opportunités de fabriquer son concept en l’expérimentant. Ce travail est déterritorialisé, l’architecture cherche depuis toujours sur toute la surface de la terre à travers l’architecture « vernaculaire », et son concept resurgit là, sophistiqué, formé par les universités, porteur de toutes les informations qu’il a captées dans sa course, et dont il fait des agencements collectifs minimaux à la manière de l’arte povera. [...]"

Cartographier l’inconscient


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Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...) Tout équilibre segmenté, stratifié et molaire du pouvoir peut être à tout moment bouleversé par le surgissement d’une situation révolutionnaire, qui bouleverse les cartes préexistantes, en montrant qu’un nouvel agencement était en train de ronger souterrainement un équilibre antérieur qui semblait immuable, figé et éternel (le cas du « printemps arabe », quelles qu’en soient les évolutions, en est un exemple récent). Le seul fait de commencer à tracer et à construire activement des cartes pourra amorcer des effets de mutation et de déterritorialisation : écrire ses rêves plutôt que d’écouter passivement leur interprétation, les dessiner, les mimer, pourra transformer la carte de l’inconscient.

La cartographie schizo-analytique est ainsi une pratique risquée, qui requiert une grande prudence et n’a rien à faire avec des interprétations sauvages. Il s’agirait de faire à tout moment des choix micropolitiques qui engagent l’« analyseur » et sa responsabilité dans les processus qu’il accompagne : il devra opter pour accélérer ou ralentir une mutation interne d’agencement, pour faciliter ou freiner la constitution d’un agencement collectif, explorer et expérimenter avec un inconscient en acte et en devenir, plutôt que de décalquer indéfiniment des complexes ou des interprétations préexistantes. Une cartographie, donc, qui n’exclut jamais les compromis, les retours en arrière, les avancées, les révolutions, qui n’aspire pas à contrôler et surcoder les processus inconscients mais seulement à les assister et les accompagner.

Ce qui est particulièrement intéressant à mes yeux est la façon dont l’approche des cartes et de la cartographie adoptée par Guattari (comme par Deleuze dans certains de ses textes) rencontre l’évolution actuelle des conceptions et des fonctions de la carte, que l’on perçoit de moins en moins comme une opération de simple « représentation » d’un territoire ou une présentation objective  et neutre d’un ensemble de phénomènes (ressources, démographie, groupes ethniques, etc.)

Suivant les indications données par le philosophe et épistémologue du paysage Jean-Marc Besse dans son introduction à un numéro récent des Carnets du paysage, on peut répertorier les transformations suivantes : 1. Le constat (très « machinique », au sens technique du terme) que les espaces concrets et les espaces virtuels ne cessent de s’interpénétrer dans notre expérience : GPS, Google Earth, etc.

2. L’intérêt que les artistes manifestent de plus en plus pour des opérations de cartographies et qui mettent en évidence la dimension esthétique, créatrice, imaginaire des opérations cartographiques (on connaît l’importance que Guattari attribuait au « paradigme esthétique »). [...] "

 Suite dans la revue papier. 


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Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis. 

[...]

Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furies existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat !  On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent...

[...]

A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ». 

[...]"

Fictions posthumaines


Extrait de l'article paru dans la revue papier
"[...] « Vous avez l’impression que vous pouvez vous rouler par terre, vous taillader les veines à coups de rasoir ou vous masturber dans le métro, personne n’y prêtera attention ; personne ne fera un geste. Comme si vous étiez protégé du monde par une pellicule transparente, inviolable, parfaite. D’ailleurs Tisserand me l’a dit l’autre jour (il avait bu) : ‘J’ai l’impression d’être une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché’  ».
Tisserand est l’alter ego du narrateur dans Extension du domaine de la lutte, de Houellebecq. Il représente le stéréotype du célibataire frustré et bedonnant, le grand perdant de la libéralisation sexuelle. Sa déclaration, tragique, illustre et confirme les intuitions du narrateur. Hystérie, suicide, outrage aux mœurs, tout y passe de ce qui créé les conditions de l’exclusion et de la marginalité, de la sortie du collectif, et ceci dans l’indifférence la plus crasse : « protégé du monde », c'est-à-dire de son humanité, de ce qui relie l’un à l’autre les membres d’une espèce. Et l’image imaginée par Tisserand présente, de fait, toutes les caractéristiques de la déshumanisation : la cuisse de poulet, familière d’abord dans sa barquette colorée, mais étrange dans son abstraction clinique, qui évoque toujours l’hygiénisme aseptisé des abattoirs  mais jamais les joyeux coqs de basse-cour : allez essayer de reconstituer un poulet à partir d’une cuisse sous cellophane ! « Cellophane », d’ailleurs, est un autre mot pour dire film plastique, issu d’une marque déposée , et qui creuse encore la distance entre les mots et les choses, accentuant l’abstraction et la désincarnation. Le rayon du supermarché enfin, temple de la société consumériste, espace anonyme et lisse de la marchandisation du monde, a pour fonction de garantir à tout prix l’illusion de l’abondance. Se concentre ainsi, dans cette métaphore de génie, tous les paramètres de la condition posthumaine. 
Si l’on traduit le « post », comme le suggère Sloterdijk dans Règles pour le parc humain, par « marginalement », le posthumain caractérise ce qui est devenu marginalement humain, un état de l’homme dans lequel son humanité même est une donnée annexe. Le posthumain est un phénomène global, qui correspond à l’invasion de la marchandise et à son interférence dans le rapport que l’homme entretient avec le monde. C’est le moment où ce rapport souffre d’une telle médiatisation qu’il entraîne une remise en cause de l’humanité elle-même. Le point de départ du posthumain, c’est donc un constat de la fin, pas forcément sous forme apocalyptique, et pas forcément sous forme de lamento nostalgique et réactionnaire. C’est un effondrement beaucoup plus insidieux et apparemment indolore, qui s’insinue au sein des mentalités, et qui fait que les hommes eux-mêmes intègrent leur propre anéantissement. Ce « devenir cuisse de poulet » illustre le constat d’un état terminal de l’humanité. 
Or c’est à partir de ce constat que se construisent les scénarios multiples de l’après, au sens premier du « post » cette fois. Examiner les scénarios de disparition de l’humain permet de comprendre ce qui définit l’humanité au moment de sa disparition. Une humanité résiduelle, ou résiliente, à découvrir dans l’entrelacement de trois films et trois romans.  

devenir-animal et formation de meutes


>>>>>>>>>>>>> http://www.leprixdelessence.net/
>>>>>>> images extraites de la vidéo 4 Jaune/yellow, série monochrome animals. Nadia Vadori Gauthier - Le corps collectif

Le devenir n’est pas imaginaire, ni abstrait. Il ne peut pas se concevoir de l’extérieur par succession d’images. Il est affect, désir, multiplicité. Il est le plan de consistance. Il passe par l’expérience directe du mouvement, il suit une ligne dérivative qui déferle, inclut dans son mouvement l’ensemble de la création. Elle crée des continuums d’alliances entre les règnes et les espèces comme autant de plateaux d’intensités.

Le devenir-animal, ce n’est pas devenir-un-animal, ni faire l’animal, ou ressembler à un animal, ni imiter un animal, ou encore croire que l’on est un animal ou se déguiser en animal1. L’animal n’a pas besoin d’être identifié. Ce n’est en aucune façon représenter l’animal. Nul besoin d’ailleurs de savoir de quel animal au juste il s’agit. 

 

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