"assoiffé d' il ne sait quoi, enclos,
seul
Que dire ? à qui ? Asile de mots, cris,
délire, dépit"
mon coeur implore"
Zacharie n'a pas oublié son cahier Clairefontaine. Dans sa chambre du pavillon "Colibris", il a jeté ces bribes, assis sur le drap raide d'un très haut lit. Dans cet internement, sa volonté seule est en cause, du moins il a consenti à un diktat médical... La veille, il avait déambulé, nu dans la rue et proféré des messages de salut à de rares passants stupéfaits.
Sept autres "réfugiés", en pyjama, ou pantalon de toile tenant par une ficelle, tous plus haves, plus démunis, plus patients les uns que les autres, partagent ce lieu où l'octroi personnel se réduit, outre un placard métallique, au lit et à la table de nuit en fer-blanc beige.
Une odeur épaisse d'éther, de serpillière, d'alcool a giflé le visage de Zacharie, imbibé son pull de laine. Il se livre alors, en alternance avec un sommeil inconnu et pâteux, à une exploration méthodique de cet environnement inédit : quinze jours d'errance étrange, pour se forger ses propres repères, se "faire" à des contraintes attendues : absorption de "cachets", respect des heures de repas, de lever, de coucher, et d'inédites "réunions de malades" dont il décide très vite de se dispenser. Zacharie n'a pas de mal à s'adapter : il observe les comportements, ou écoute ces hommes d'âges variés qui dorment, déambulent, s'attablent, grognent, hurlent parfois. Deux ou trois d'entre eux occupent ces journées vides et routinières à d'incessantes allées et venues le long de couloirs vétustes.
Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) Dans la sphère privée, il n’y a pas d’hommes. Nous sommes en effet dans une société « homosexuée », où le cloisonnement entre hommes et femmes est quasiment étanche et où la mère contrôle entièrement la sexualité de ses fils et détient un pouvoir absolu sur ses belles-filles, les « kelin ». Nous sommes dans une société fortement patri-viri-locale et les hommes ne rentrent à la maison que tard le soir, pour dormir et procréer, même s’ils ne travaillent pas. Ils passent la journée à la « choikhana » (« maison de thé » où l’on ne boit pas que du thé) pour les plus âgés, ou bien se retrouvent autour du saroy des mardikor (sorte d’ANPE locale, violente et haute en couleur) pour les chercheurs d’emploi (40 % de la population), ou bien au café internet (ils ne se connectent pas au web mais jouent des heures durant à des jeux vidéos) ou dans la rue pour les plus jeunes. Les maisons sont le domaine des femmes, le royaume pourrait-on dire de la belle-mère, la mère des fils. Au demeurant, peu d’hommes d’âge mûr vivent dans les « mahalla ». L’espérance de vie des hommes est brève (environ 60 ans), et beaucoup vivent en émigration clandestine pour faire vivre leur famille (Corée, Russie, États-Unis, Portugal, Angleterre principalement). Partant, peu d’aksakal (barbes blanches) sont en situation de diriger le « mahalla », d’autant que les « survivants » sont rarement épargnés par la vodka. Par conséquent, il reste très peu d’hommes ayant l’âge requis pour avoir autorité sur leurs mères, qui jouissent, elles, d’une importante longévité.
Cette histoire de femmes, vécue dans le vase clos des femmes, contient tous les ingrédients pour comprendre les enjeux de pouvoir entre femmes, dans cette sphère domestique que l’on ne peut toutefois pas séparer de la sphère semi-publique qu’est le « mahalla ». Tout commence lorsque je décide d’aider, financièrement, la petite école maternelle du quartier. Elle est dirigée par Guli qui est désespérée de voir dans quelles conditions les enfants sont accueillis : pas de jouets, pas de tables ni de chaises, des fuites dans chaque pièce, etc. Guli est la cousine de Dila, l’amie chez qui je loge depuis 2 ans. Guli a mon âge, soit 9 ans de moins que Dila et est l’épouse du fils de la tante paternelle de celle-ci qu’elle appelle « oïtimulloh », soeur aînée lettrée, Dila s’adressant à elle, en revanche, par le terme de « kelin », belle-fille.

Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) Madame Galop continuait quant à elle de faire notre bonheur, tellement forcené était son désir de se sortir de « la galère » – comme elle disait – et quand elle fit passer de main en main un chèque équivalent à une année de salaire (qui était le dernier cadeau de son patron), chacun la félicita de plus belle et trouva tout à fait naturel qu’elle annonçât aussi avoir trouvé, avec l’aide et la garantie du même patron, un appartement donnant sur le parc des Buttes-Chaumont, dont elle nous décrivit la disposition et ses prochains plans d’aménagement. Elle avait même déjà, disait-elle, une télévision offerte par son patron (ce bienfaiteur), une télévision dont il n’avait plus besoin.
Madame Galop avait absolument mérité d’être aussi bien, si ce n’est mieux logé que certains d’entre nous et d’empocher un pareil chèque, et nous frissonnions à l’approche du happy end. Il ne restait qu’à attendre le 1er août, l’entrée en vigueur de son bail, quatre mois après son arrivée au centre où on avait suivi et accompagné sa transformation de laissée-pour-compte en héroïne de l’effort qui paye. On s’était mis, quant à nous, à se gratter chaque centimètre de peau exposée la nuit aux myriades de moustiques arrivés en juin et qu’on attribuait à quelque insalubrité du bâtiment, en s’échangeant des pommades inefficaces – et non sans compter aussi les souris de plus en plus audacieuses qui traversaient le bureau – et le lieu nous semblait de plus en plus infect, depuis qu’on savait que des travaux allaient être accomplis pour la mise aux normes, travaux qui allaient nécessiter la fermeture du centre pendant deux ans. On se rendait compte que les femmes aussi allaient partir et qu’elles s’accommodaient des petits riens de leur quotidien baigné de la routine des vieux accueillants et des murs gratteux, des chiffons, des tresses ou des cigarettes échangées, des biberons réchauffés, des soirées à repasser ou à se crêper le chignon. Et la meilleure preuve en était cette mère de quarante ans et cette fille de seize, enceintes toutes les deux (comme si elles s’étaient donné le mot pour franchir en sens inverse les lignes à peine admissibles de l’âge), et s’affairant côte à côte dans une souveraine indifférence aux sourcillements environnants, comme si elles n’avaient depuis toujours, ici et partout, que fait leur devoir, pendant que nous jetions sur elles les terreurs de nos propres entrailles en lançant des avertissements sordides à leur encontre, et en criant à l’infamie de la religion ou de l’analphabétisme qui seuls avaient pu laisser faire ça.

COMPTE TENU DE SES MÉTHODES qui investissent les terrains microsociaux et les relations interpersonnelles, d’aucuns pourraient penser que l’ethnologie ne peut guère apporter de connaissances pertinentes sur les crises, particulièrement lorsque celles-ci sont globales et financières, comme celle qui débute fin 2008. Il reviendrait aux économistes principalement de démonter les mécanismes qui aboutissent à la récession et de prévoir divers types de scénario selon les mesures adoptées au plan international et par les États.
En période de crise, le regard de l’anthropologue est néanmoins attiré par les écarts qui se creusent entre d’un côté les machines polyphoniques qui déversent leurs flots de discours sur les effets ravageurs de la crise, de l’autre les individus en prise avec leur histoire personnelle plus ou moins (in) attentifs à la crise car entièrement occupés par les enjeux de leur destinée. Cette distance entre deux régimes de réalité et de vérité apparaît avec force surtout lorsque l’anthropologue retrouve d’anciens collaborateurs avec lesquels il s’était lié d’amitié et dont la participation à l’enquête avait été autant décisive qu’éclairante en elle-même. Les contradictions qui se donnent à voir dans de telles situations sont alors révélatrices des crises multiples dans lesquelles se décline la crise, et singulièrement de leurs versants politiques. C’est ce que je montrerai maintenant à travers le personnage d’une femme qui a désormais 70 ans et qui vit toujours dans le quartier du syndicat de Hanoï sur lequel j’avais porté l’investigation en 1999, alors que la spéculation sur le prix du terrain battait son plein.
Extrait de l'article paru dans la revue papier
" (...) C’est un sentiment de nature éthique qui me pousse à tracer les lignes qui vont suivre, car moi aussi, par le passé, j’ai « sombré dans la folie », comme l’on dit. Et pas que ça.
Moi aussi j’ai été hospitalisée contre ma volonté, et je me suis refusée d’une façon têtue aux « soins », m’obstinant (oui) à ne pas vouloir avaler ces médicaments qu’on me proposait. Moi aussi, je me suis violemment révoltée, et j’ai voulu m’enfuir – dans un état d’extrême souffrance et, en même temps, d’insoutenable panique. Et je me suis enfuie, et à plusieurs reprises, de ces lieux où je me sentais enfermée, et où l’on entendait résonner l’écho d’horribles trousseaux de clefs sécuritaires, les réalisant, ces fuites, avec une astuce et une adresse qui me stupéfient encore aujourd’hui, lorsque j’y songe, et qui m’étaient dictées par le désespoir. M’enfouir, oui, hors, loin de toutes ces enceintes, de tous ces grillages, ce qui m‘aurait à coup sûr valu, à présent, par la force de ces nouvelles lois, une hospitalisation d’office décrétée par le Préfet, l’inscription dans un fichier, l’isolement, sans doute, et j’en passe…
Et pourtant… Pourtant le premier « délire » que j’abritai dans le creux de mon cœur, au beau milieu de ma première jeunesse, ne fut (comme le dirait Nerval) qu’un « rêve » rêvé les yeux grand ouverts, baignant tout entier dans une « douceur » aux couleurs à jamais ludiques et enfantines, et incessamment escorté et nourri d’une multitude de songes – assurément donquichottesques –, tout comme de vivantes présences littéraires. Une sorte de « quête d’amour », qui fit culbuter de fond en comble, le renversant d’un ironique revers de la main, le vif sentiment d’injustice ressenti par le dramatique choc dont j’avais été l’objet, ainsi que par l’insoutenable hypocrisie catholique qui m’entourait, et le manque de liberté cuisant, qui étaient le lot des jeunes filles, et des femmes, qui vivaient alors dans le Sud de l’Italie.