Jean-Claude Polack

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David Lynch, Inland Empire, un cinéma de la folie et de la déterritorialisation


« Le tout a peut-être une logique, mais hors de son contexte, le fragment prend une valeur d’abstraction redoutable. »
David Lynch

Marco Candore
– Avec l’objet cinématographique, dès sa naissance – par exemple avec Méliès, on est très vite, très tôt confronté à l’illusion / l’illusionnisme, mettant en doute ou en question Réel, temporalité, identité(s)… Se met en place un jeu de passages entre les mondes, à la Lewis Carroll, que certes le théâtre avait depuis longtemps déjà exploré mais dont la nature même du cinématographe, sa technologie multiplient les possibles.
Avec Inland Empire, dernier volet de la « trilogie de l’effroi » après Lost Highway et Mulholland Drive, on a affaire, entre autres, à des écrans qui se regardent : écran de télévision, écran de cinéma, l’écran de nos propres yeux, les nôtres, de spectateurs, et ceux de la principale protagoniste, pour ne pas dire l’unique, puisque tout le film, pratiquement, passe par / à travers son « regard » : Nikki Grace / Susan « Sue » Blue (Laura Dern). Pourtant on ne sait plus très bien, toujours à travers ces écrans ou par un subtil jeu de champ / contre-champ, qui regarde quoi ou qui ; les lapins d’une sitcom improbable ; la supposée putain polonaise ; le film en train de se faire…  Et de quel film s’agit-il au juste ? Et qu’est-ce qui est en train de se faire ? Un film, vraiment ? Auquel nous serions conviés, ayant payé notre place, nous, spectateurs ? Ou encore d’un autre film, ou de tout autre chose ? Dans quels emboîtements / agencements sommes-nous pris ? Il n’y a pas, dans Inland Empire « un seul » film mais une « meute »  de films pourrait-on dire : on apprend assez tôt que le « film en train de se faire », On High in Blue Tomorrows, est lui-même le remake d’un projet qui a mal tourné…

Jean-Claude Polack
– Partons des affinités de l’œuvre de Lynch en général et d’Inland Empire en particulier, avec la folie. Cette question existe depuis longtemps dans le cinéma : l’approche du rêve, du délire, de l’hallucination. Ici le film s’échappe complètement d’un souci de représentation du moins telle que celle-ci a été configurée avant lui. Inland Empire visite davantage les incertitudes schizoïdes que le programme paranoïaque, même si l’ouverture du récit, un peu kafkaïenne, baigne dans un climat persécutif : la visite de la voisine polonaise, intrusive, questionnante, espionne, annonçant en substance à Nikki : je sais des tas de choses sur vous... On est d’emblée projeté dans quelque chose d’inquiétant. Pour la première fois, je comprends quel parti on peut tirer du commentaire que fait Deleuze sur Matière et Mémoire de Bergson et de sa notion d’image. Tous les êtres, non seulement vivants, pourraient être considérés comme des « images ».
Pour développer cela, Deleuze oriente sa réflexion sur le temps et le mouvement, et remet en question les catégories avec lesquelles la narration cinématographique pourrait sembler contrainte de s’accommoder : le passé / le présent / l’avenir. J’ai l’impression que la mise à l’écart de l’avenir comme catégorie mal délimitée se fait au profit d’un présent événementiel, qui inclut immédiatement le futur dans le processus irrépressible du devenir. Ce terme de devenir vient se substituer à l’avenir, qui n’est plus du demain, mais du « tout le temps », du « en cours ». Travail de resserrement et de la variation autour d’un présent ou s’imbrique à chaque instant le passé. C’est cette logique classique du temps que Lynch semble faire exploser dans un art de la durée. Tout au long d’Inland Empire, le visage de Laura Dern semble dire : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Le plus souvent, c’est un visage angoissé parce que tout le film déverrouille la forme de compartimentation habituelle du récit : avec Nikki, on ne sait plus si on est « avant » ou « après », « aujourd’hui » ou « demain » ; ni où, ni qui elle est ou qui nous sommes.

Que faire avec Slavoj Zizek ?

 
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voir http://www.fabula.org/actualites/article28338.php

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Faut-il faire avec S.Z ? Oui, bien sur.
S.Z.est obstiné, parfois trop retors pour être honnête, souvent ardu, mais jamais ennuyeux. Le cinéma (Hitchcock, Altman, Lynch), l’humour juif (avec ou sans Freud), la politique et la sexualité lui offrent tour à tour l’anecdote ou l’exemple adéquats à son discours. Il parcourt ses domaines de prédilection avec impertinence et gourmandise. Quand il sonde le phylum philosophique les acrobaties, changements de plans et digressions voyagent élégamment dans les siècles et les continents. Son livre récent, Organe sans corps, procède par glissements, dérives, oublis de la question initiale. Le charme opère peut-être là, par le goût du récit et du paradoxe, la spontanéité vivante des associations (presque) libres.
Le « Que faire avec Deleuze ? », s’il n’est pas exprimé comme tel dans le livre, est néanmoins omniprésent. On pourrait craindre que S. Z. ne veuille faire qu’une bouchée du philosophe qu’il admire et tente d’annexer. La toile d’araignée de S.Z n’est pourtant pas celle d’un être vorace, mais plutôt une cartographie de liaisons possibles, où diverses grandes têtes philosophiques pourront s’ordonner autour d’un triangle construit par S.Z avec Hegel, Marx et Lacan. Cet ensemble ternaire est d’ailleurs plus proche d’un « nœud borroméen » que d’une figure trigonométrique transcendantale, tant les singularités de S.Z se heurtent aux schémas imparfaits des penseurs qu’il affectionne.
Du coup, S.Z. semble regretter de n’avoir pas tenté, éventuellement réussi, une alliance avec Deleuze, en supplantant évidemment l’intrus guattarien. C’est un fantasme nucléaire, très proche de la scène primitive, teinté toutefois d’élitisme ; Félix y joue le rôle d’un trublion, venu d’un dehors de la philosophie, de la classe politique et de l’Université.
S.Z, en toute orthodoxie, interprète la mésalliance qui l’irrite. Cela donne à peu près ceci : Deleuze, un jour, est tombé amoureux de Félix et non pas, malheureusement, de Lacan. Félix étant devenu le fils meurtrier de son Père, Deleuze s’est soustrait, avec son comparse, à la nécessaire « castration symbolique », que son oeuvre antérieure ne refusait sans doute pas.

N’ayant pas les compétences pour m’engager avec un auteur aussi polémique dans un débat de spécialiste, au risque de l’apnée, je me propose de rester près de la surface de son écrit, aux apparences formelles de son raisonnement dialectique.
(…Une courte parenthèse me paraît ici nécessaire. En suivant sans doute l’organisation du Qu’est ce que la philosophie ?. S .Z consacre une partie de son livre à la Science, une autre à l’Art. Le cinéma semble être son terrain de duel préféré. Il s’y intéresse comme à la littérature, en clinicien et interprète, aux prises avec des narrations et des situations du corps et de l’esprit. Hitchcock, le plus freudien des cinéastes, a forcément sa préférence ; question de pédagogie.
Ses interprétations se lisent avec plaisir. Mais le projet de Deleuze ne se compare en rien aux analyses de S .Z,. L ’image, avec ses avatars d’espace et de temps, est l’objet démultiplié d’une œuvre philosophique qui tente d’en formaliser la grammaire et, plus encore, le mode de pensée.)

La crise à l'épreuve de l'utopie

 
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Extrait de l'entretien avec René Scherer paru dans la revue papier

Jean claude Polack - Toute ton œuvre philosophique, et particulièrement tes livres récents, témoignent d’une fidélité indéfectible aux grands thèmes de l’anarchisme et de l’utopie.Ils disent aussi la place essentielle que tu accordes au désir et à la sexualité dans l’histoire et l’économie des sociétés capitalistes. J’aimerais que tu nous parles de l’actualité de ces quatre termes aujourd’hui, dans ces temps de crise de la mondialisation.
Parce que tu vois en Fourier le penseur d’un monde différent, alternatif, plus juste, plus apte à s’émanciper des différents modes d’aliénation, je suis tenté de te demander comment on pourrait aujourd’hui, - au delà d’une résistance passive, donner consistance à ce fameux « rêve générale » apparu sur les banderoles des récentes manifestations.

René Scherer - Tu me soumets de bien grandes questions, et je ne sais si je vais pouvoir y répondre. Je les retournerai plutôt vers moi-même en me demandant ce que je pense et fais exactement.
Je ne me pose pas du tout en homme politique, pas tellement en philosophe ; de préférence en enseignant, en professeur ayant à éclaircir certaines questions devant des étudiants, selon les circonstances. Donc pas tellement avec la prétention de faire un système, mais d’introduire des liaisons, du systématique. En suivant la distinction très juste, à mon sens, que faisait Barthes à propos de Fourier. Il y a en lui du systématique, certainement du systématique, puisqu’il relie tout à tout, mais ça ne forme pas un système, comme celui de Hegel, par exemple. Je serais heureux de pouvoir en dire autant de ce que j’ai écrit. Il n’y a pas de système, mais du systématique, du moins en intention. Des thèmes. Ceux que tu mentionnes : utopie, anarchisme, désir, - j’ajouterais hospitalité, enfance, forment un noyau, un centre à la fois attractif et rayonnant. Une constellation comme disait Benjamin. C’est ça, mon systématique, qui peut, je crois, servir à penser, au besoin, la mondialisation.

Proust cinéaste

Extrait de l'article paru dans la revue papier.

[...] Si ce n’est pas – comme l’écrit Proust – la réalité qui produit l’émotion, s’il faut toujours qu’elle soit réfléchie par une image, on voit le rapport privilégié que le cinéma peut entretenir avec la littérature. C’est cette « image », essentielle au travail de l’écrivain, que le cinéaste cherche à cerner quand il adapte Proust.

Chez l’un et l’autre elle vise un effet. Lecteurs et spectateurs sont passibles d’un même traitement de la réalité, à des niveaux dissemblables, qu’on ne peut ni ne doit hiérarchiser. Les singularités de l’image, chez l’un et l’autre artiste, procèdent d’un style.

De la pulsion de mort à la pulsion anarchiste - Quatre questions à Nathalie Zaltzman

Quatre questions à Nathalie Zaltzman (par Jc Polack)

1. Les pulsions freudiennes articulent (questions de limites, de frontières, mais aussi de liens) des poussées physiques partielles, localisées, avec leurs « représentations » ou effets psychiques « subjectifs ». La pulsion de mort, si nécessaire à la Métapsychologie, semble souvent utilisée comme un concept par défaut, une panacée explicative des désordres psychiques meurtriers (mélancolie, masochisme et suicides, tueurs en série…) ou de catastrophes collectives (émeutes de banlieue, fanatismes sacrificiels, guerres, conflits ethniques). Freud lui-même ironisait : « Singulière pulsion que celle qui s’occupe de la destruction de sa propre demeure organique !» La dialectique du sexuel et du Moi, puis celle d’Eros et Thanatos semblait buter sur une insoluble aporie. Le coup de force de votre pulsion anarchiste nous paraît donc aussi séduisant que l’hypothèse eleuzo-guattarienne d’un processus de production commun au Capitalisme et à la Schizophrénie. La pulsion anarchiste appartient en même temps au corps et au groupe, à l’organique et au social. Vous en usez d’ailleurs pour parler des expérienceslimite de l’univers concentrationnaire. Est-ce que la pulsion anarchiste serait une pulsion de mort non mortifère, une pulsion de survie ?

2. Vous paraît-il nécessaire de conserver ici la distinction fondamentale du Besoin et du Désir ? Pourrait-on dire, en inversant l’axiomatique freudienne, que le premier est le rejeton – la production – du second ? Est-ce que le besoin de survie n’est pas le « dur désir de durer » ?

3. Dans Différence et Répétition, Gilles Deleuze, bien avant le thème des machines désirantes – forgé avec Félix Guattari – peut dire qu’« Il y a moi dès que s’établit quelque part une contemplation furtive, dès que fonctionne quelque part une machine à contracter, capable un moment de soutirer une différence à la répétition. » Il met l’âme dans les comportements cellulaires, voire moléculaires… Est-ce que la pulsion anarchiste ne revendique pas une certaine autonomie des « subjectivités » partielles, dispersées mais utiles, qui résistent parfois, comme dans les psychoses, aux totalisations subjectives et vulnérables du Moi ? Est-ce une pulsion de multiplicité ?

4. La pulsion anarchiste ne cherche-t-elle pas à repenser les productions de subjectivité dans le contexte écologique des relations des humains avec la nature, au delà ou en deçà de leur capture par l’institution structurante de l’épreuve oedipienne ?

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