Jean-Claude Polack

EDITO DES NUMEROS 66 /67 - MORTS OU VIFS

 APPEL AUX MORTS ET/OU VIFS

Eux.

Ils sont des milliers, des millions. Légion. Ils avancent, comme un seul homme, ou plutôt comme une seule meute, sans chef apparent, sans cerveau directeur, mus par une sorte d’instinct qui les pousse inexorablement vers ce que les autres, auquel appartient celui qui les observe, imaginent être un but. Mais de but, ils n’en ont point. Leur trajet, comme celui d’une rivière, creuse son propre lit. Sont-ce les vents — propices, contraires — qui leur impriment telle ou telle direction ? Suivent-ils un mobile primordial, les entraînant dans son mouvement sans commencement ni fin ? Ou errent-ils au hasard, portés par une nécessité impossible à signifier ? Quelle que soit la puissance qui les caractérise, elle semble, véritable corne d’abondance, être une source intarissable. Sa constance n’a d’égale que son intensité.

Il serait bien vain de chercher le moindre individu dans ce flux. Et pourtant, l’observateur sus-cité semble repérer ici un corps, là un autre. Il lui semble même qu’il peut les suivre, un peu comme on tient prisonnier de son regard les vagues à la surface des flots, les isolant du fait même. Il y parvient, mais un temps seulement : car, très vite, ces corps individualisés par l’œil du voyeur retournent au flot ininterrompu duquel ils ont été, artificiellement, arrachés. Car les corps qui composent cette meute, les organes qui composent ce tout, ne se laissent guère individualiser, et de singularité ils n’ont que dans la perte de celle-ci au sein de ce « corps sans organes », comme diraient les deux autres reprenant le terme d’un troisième.

Les Bienveillantes (en forme de réponse à l’article d'Alain Brossat)

Je ne puis m’empêcher, à la lecture du brillant texte critique d’Alain Brossat (Le plus grand roman du XXIe siècle), de dire quelques mots sur Les Bienveillantes, auquel la revue a consacré récemment une soirée de discussions animées. Il ne s’agit pas ici d’un plaidoyer, sur le fond ou la forme ; tout au plus d’un commentaire.
Nous avons pris le parti, dans la revue, de ne citer ou critiquer que des oeuvres que nous trouvons intéressantes ou belles, invitant ainsi ceux qui nous lisent a leur accorder leur attention et y chercher leur plaisir. Nous nous en voudrions, dans le cas contraire, de contribuer au succès d’un texte que nous jugeons négligeable.
L’article de Brossat réagit sans doute à la déferlante d’éloges et de prix déclenchée par le roman de Jonathan Littel, et veut démonter la supercherie de cette fausse Guerre et Paix du XXIe  siècle. Pour obéir à sa propre injonction de ne pas lire, Brossat décide de donner l’exemple, et de résoudre l’aporie par un exercice de style. Il accorde donc tout son intérêt à quelques signifiants choisis dans le texte de 900 pages : le titre, le début, la fin. Il tient le livre du bout des doigts, se pince le nez, et déduit le contenu du paquet de son enveloppe et de son étiquette.

La procédure est amusante, mais discutable. L’exercice auquel nous convie Pierre Bayard, cité par Brossat, est une recette  mondaine plus qu’un moyen de comprendre ; une façon de briller en société, à moindres frais.

Editorial (N°2)

UNE REVUE DES SCHIZOANALYSES ne saurait être le porte-parole d’une nouvelle chapelle de l’Inconscient. Le pluriel ici n’est pas de façade : il implique la multiplicité, la diversité des procédures cartographiques mises en jeu dans les différentes disciplines de travail.

Une constante relie ces recherches, ces « monagraphies » : le souci des « singularités » et des agencements collectifs spécifiques. Dans le séminaire qui, depuis six ans, alimente une réflexion polyphonique sur diverses pratiques de recherche (sociologique, ethnologique, anthropologique,mathématique, psychothérapique, esthétique, etc.), nous sommes partis d’un refus commun de la suprématie du « signifiant », de la représentation et de la structure, et de ses effets de stérilisation, dans le champ « freudien » comme dans les disciplines qui lui étaient délibérément subordonnées.

Le corps, la carte et le monstre

« Élodie « — Voilà, je voudrais te parler de mon bébé. Je t’avais dit d’abord qu’il fallait que je le mette dans une prison de noirs musulmans. (…) Mon enfant, je l’ai eu parce que j’avais mangé des pommes de terre pour couper les testicules aux Allemands. Moi, ça me faisait jouir par mon vagin, et ne je tuais pas d’Allemands mais ça m’a gonflé le ventre. Bon ! Maintenant j’ai accouché parce que mon bébé m’a dit de le circoncire… comme ma croix. Alors quand j’ai été à la selle… l’urine…
—Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
É — Le bébé est sorti de mes règles et a toujours communiqué avec mon ventre.
—Il est toujours dans le ventre ?
É — Non, plus maintenant.
—Où est-ce qu’il serait passé ?
É — Je ne sais pas. Je ne comprends pas, c’est une autre manière d’accoucher que je ne comprends pas.
—Il communique avec toi en parlant ?
É — Oui, dans mon ventre.
—Et il parle quelle langue ?
É — Le français.
— Et il y a des moments dans la journée où il te parle surtout, non ?
É — Non, il me parle tout le temps [...] »

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Les « schizoanalyses », pourquoi pas ?

« LE TITRE DE CHIMERES OUVRE UNE PORTE à tous les délires, les fantasmes, les errances, les quêtes ou les expériences. Le terme de « schizoanalyses » pourrait, selon certains, la refermer aussitôt sur un dogme.
D’aucuns nous voient marcher, en rangs serrés, autour de quelques schizophrènes choisis, hérauts des temps futurs, oracles ou devins, sous le regard bienveillant des célèbres « duettistes » de l’Anti-OEdipe et de Mille plateaux.
D’autres nous situent déjà comme la dernière colonie psychanalytique développée en marge de l’empire lacanien, avec une prédilection marquée pour la schizophrénie, le « collectif » et 1’« institution ».
D’autres encore, philologues, nous font remarquer que les « schizoanalyses » font redondance, coupent et recoupent, taillent et retaillent, refendent la fente, et nous entraînent au bord d’un gouffre vertigineux.
Enfin viennent ceux qui voient dans le terme contesté l’étendard hermétique d’une coalition floue, mais proliférante, qui mêle trop souvent les torchons et les serviettes, l’inconscient et l’économie politique, le cinéma et le rêve, le krach boursier et la dépression atypique ; tout cela s’accompagnant d’une sorte d’agitation moléculaire, de poussées alternatives dispersées, d’activités utopiques ou « chimériques » diverses, aussi multicolores que l’arc-en-ciel.
Ces remarques et critiques, nous en ferons l’aveu, sont pertinentes ; elles circulent
d’ailleurs parmi nous et alimentent nos débats. [...] »

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