EXTRAIT
Préambule
A l’heure où les agences de l’évaluation font régner leurs lois dans la plupart des secteurs, de la santé publique à l’éducation, en passant par la recherche et l’université, il est urgent de s’interroger sur ce qui a poussé une génération entière à s’engager tant auprès des malades, que dans le champ de la recherche et de l’éducation. L’idée du bien public a probablement présidé à ces choix professionnels, mais encore nous faut-il en mesurer aujourd’hui la portée. En tant que psychologue clinicienne, ayant exercé pendant près d’une vingtaine d’années en milieu hospitalier, force m'est de reconnaître que le paysage institutionnel que nous pouvions offrir à ces patients rejetés aux confins de la folie, s'est fortement dégradé. D’une logique du soin attentive aux patients les plus fragiles, nous sommes passés à une logique comptable. Les critères d’évaluation poussent les soignants à devenir des gestionnaires, et sur fond d’exercice comptable, ce qui est d’abord considéré c’est le coût de la maladie. Au premier plan de ce dispositif se trouvent les lobbies pharmaceutiques, ceux-là mêmes qui avec le concours des ‘assureurs-maladie’ américains rejettent les plus vulnérables. Ce modèle que le président américain Obama cherche désespérément à changer, menace d’envahir les pays occidentaux pour faire disparaître progressivement le sujet et sa souffrance psychique et le remplacer par un consommateur de soins et de chimie qui ne doit pas encombrer les services hospitaliers car il coûte trop cher à la collectivité. C’est ainsi que les trottoirs de San Francisco, par exemple, sont envahis de vétérans des dernières guerres, en proie à des souffrances psychiques intolérables qui finissent par les marginaliser définitivement. Ce phénomène de clochardisation s’est considérablement développé aux Etats-Unis, et a commencé de gangrener tous nos systèmes de solidarité et d’aide aux plus démunis, en créant toute une cohorte d’assistés à qui on ne propose plus les soins nécessaires à leur faire retrouver la dignité que leurs pathologies mentales ont pu leur faire perdre. C’est ainsi qu’au fin fond du Tennessee, on trouve par exemple des ‘foires à la santé’ où des milliers de non assurés viennent se faire soigner, attendant pendant des heures pour se faire examiner sous des tentes ouvertes sur les côtés, ou dans des salles prévues pour les animaux… C’est ainsi que le dernier film de Michael Moore « Capitalism, a love story » nous apprend qu'aux États-Unis les assureurs se sont unis avec les PDG des grandes sociétés pour que la mort éventuelle de leurs employés leur rapporte un beau pactole… ! Que sommes-nous devenus lorsque la mort de l'employé devient un "bonus" financier pour l'employeur ? C’est la loi du ‘cherry picking’ ou cueillette des cerises qui n’affecte plus seulement les obèses ou les diabétiques, et peut mener certains assureurs à refuser de couvrir les frais de santé d’une femme enceinte aux Etats-Unis, si l’on juge que sa grossesse est à risque. Alors, certes, en France nous n’en sommes pas encore là… Mais lorsque j’entends de jeunes cliniciens me déclarer lors de séances de supervision de leurs stages cliniques en institution psychiatrique, qu’il ne leur sera pas possible de suivre pendant le temps nécessaire un malade schizophrène, car au bout de 3 semaines celui-ci doit impérativement sortir de l’hôpital, je me demande comment il sera possible de mettre en place le temps d’une communication avec des patients enfermés aux confins de régions mentales qui semblent inaccessibles. Comme l’a écrit, à juste titre, dans de nombreux ouvrages et interviews, Roland Gori , à cette allure le coach remplacera très vite le « psy », super-entraîneur de l’intime… ! Or, si le nombre de psychiatres ne cesse de baisser en France, en revanche le nombre de malades est en hausse réelle. Le taux de malades admis dans les services de santé mentale est passé de 99 pour 100 000 habitants en 1950, à 380 en 1978, puis à 430 en 1998, alors que les durées de séjour, elles, n’ont cessé de diminuer.
En tant que responsable de formation à l’Université, ‘soumise’ moi-même à la logique des évaluateurs, à l’imposture bibliométrique visant à établir des listes de revues qualifiantes sur les critères de l’impact factor, devrais-je contribuer à cette loi du marché économique exigeant des futurs cliniciens qu’ils se conforment à ce système dans lequel ils vont devoir exercer, bon gré, mal gré… ? Publish or Perish selon la sacro-sainte formule, en anglais s'il vous plaît … Et dans ce système, y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ? J’ai bien conscience d’aller à rebours des idéologies dominantes auxquelles il n’est pas imaginable que je me soumette, alors que ce qui va suivre illustrera bien les fondements de ma motivation à m’engager, et dans la formation des futurs cliniciens, et dans la psychanalyse. C’est donc en termes éthiques qu’il convient de situer les enjeux d’un désir de formation, mais aussi de transmission, pour maintenir, coûte que coûte, la psychanalyse en tant que pratique sociale nécessaire pour venir en aide aux plus démunis. Il s’agit donc de faire que l’hôpital soit encore le lieu de l’accueil, et non celui du fichage, de la géolocalisation ou des structures fermées aux prises avec l’obsession du tournant sécuritaire prôné récemment par le chef de l’État. S’il ne s’agissait pas de la souffrance de centaines de milliers de patients, nous pourrions peut-être adopter une position plus sereine, mais malheureusement, c’est tout le système de soins qui est en voie de démantèlement, même si certains essaient de trouver des solutions alternatives, qui ne sont que cautère sur jambe de bois. Au traitement psychologique prenant en compte le sujet, sa souffrance et les environnements qui jouent un rôle déterminant sur son évolution, s’est substituée une expertise comportementale qui prétend détenir la vérité sur le sujet lui-même. La psychiatrie n’a plus pour objectif de tenter de guérir le sujet, elle se concentre sur la volonté de maintenance sécuritaire des populations à risque. Nous sommes donc passés à un nouveau langage où l’humain est voué à la réification.
Dans un tel contexte, institutionnel et social, une transmission de la pensée freudienne est-elle encore possible à l’université aujourd’hui, alors que les lois d’un prêt à penser épris de rapidité, voudraient s'imposer en tous lieux ? Il semble en effet que, pour penser l’humain et les phénomènes psychiques, la notion de temporalité soit fondamentalement requise, nous invitant à maintenir une continuité entre expérience sensible et expérience intelligible. Ces deux faces d’une même réalité nous mènent, du même coup, à tenir ensemble ambition intellectuelle, éthique et esthétique du sujet. Comme si l’approche psychanalytique et clinique nous permettait d’atteindre par plans successifs, de plus en plus secrets, la vérité de la parole de l’autre. Pour en pénétrer les arcanes, encore faut-il pouvoir accueillir cette parole de façon à ce qu’elle puisse se penser en nous, que nous en soyons le siège, laissant ainsi travailler cette pensée jusqu’à son ultime point d’incarnation. Etre l’interprète de la pensée d’autrui, la lui représenter, tout comme au théâtre…Jouer, interpréter, représenter.
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Extrait de l'article paru en parti dans la revue papier
Mara
Ils arrivèrent à Mara ; mais ils ne purent pas boire l’eau de Mara, parce qu’elle était amère. C’est pourquoi ce lieu fut appelé Mara. (Exode 15, 23)
Je voulais toute la vérité et la psychanalyse n’a que défait ce vœu. Elle m’a lâchée comme un animal deux fois enfermé dans un monde encore moins sûr. Je trouve par conséquent qu’elle vaut le détour, mais pas comme on dit, pas pour plus de sûreté ni pour plus de savoir. Il n’est d’aucun sens qu’on célèbre la sainte Parole pour me faire parler ; je n’y communie pas ; je me fiche de cette « autre vérité » qu’on promet en psychanalyse et je la rends gracieusement à ceux qui l’y trouvent à ma place. Le Docteur connaissait à merveille les arcanes du fonctionnement inconscient et m’époustouflait à chaque interprétation, qui me laissait interdite et brisée, comme s’il avait bondi sur la moindre parole que je voulais bien lâcher et retroussé mes entrailles. Non sans jubiler des trouvailles que nous étions sensés avoir faites ensemble. Je ne tardai pas à lui dire avec fiel : « Ici s’applique : tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ! » Il se réjouit de ce qu’il prit pour un mot d’esprit en m’assurant que je venais de comprendre ce qu’était une psychanalyse ; il se resservit de cette formule à l’occasion. Sans être plus sujette au délire que la moyenne, je me mis à penser qu’il avait parsemé son cabinet de micros (comme dans un film d’espionnage) et qu’il enregistrait mes dires. Mais il ne le sut pas et finalement l’idée devint caduque. Toutefois je continuais de penser, tellement il tenait à « ma parole », qu’il devait sûrement en faire un usage occulte. (J’entendrai dix ans plus tard cette formule sortir de la bouche d’une psychanalyste dans une supervision collective à laquelle j’assistai : « Avec votre patient, appliquez ceci : tout ce qu’il dit pourra être retenu contre lui ! » D’où elle gagna de ma part la méfiance acquise par un souvenir fâcheux. Eh bien, je refuse cette psychanalyse comme certains ne mangeront jamais du chien bouilli.) La psychanalyse veut donner une probabilité à ce qui peut ne pas arriver : l’événement symbolique. Elle essaye de précipiter les événements, mais elle n’en commande pas les effets. Je me donne pour tâche de rendre compte de ce phénomène, et de celui-là seul, non en analyste – ce que je ne suis – mais en analysante. La difficulté vient de ce que j’ai acquis entre temps assez de « savoir analytique » pour couronner le mien clivage ; suis obligée de subir l’horreur de cette faille qui s’ouvre sous mes pieds : « Si tout ceci que je raconte maintenant n’était qu’endoctrinement analytique, ultimes rationalisations, tortillements d’une incurable résistance ? ». Je passerai outre. Se dérobe le fondement du discours à mesure qu’il avance, c’est-à-dire aussi ce sujet dont on fait grand cas, mais qui déjà chez Kant n’est autre qu’un X… Obligée, obligée donc de balayer le rictus perdurant de cette objection à ma simple existence qui transforme tout projet analytique, et jusqu’à son témoignage, en traque sans merci – ce que Philippe Adrien, metteur en scène, a compris en suggérant que le Procès de Kafka pourrait s’interpréter comme la métaphore du procès d’une analyse, et plus généralement, le procès du sujet moderne. Reste à savoir si la mort n’est pas la seule fin possible d’un tel procès, où l’Autre c’est le Juge, et s’il n’est pas la mise en scène du travail même de la mort. Comment théoriser un point d’arrêt (une fin d’analyse) qui ne soit pas la mort, c’est-à-dire la cessation d’une subjectivité ? Où s’arrêtera le minage fatal, la regressio ad infinitum ? J’affirme que ce n’est pas qu’une question de psychopathologie.
Je commencerai par rendre à « résistance » le lustre qu’elle eut à la Libération. Ce fut une des clés de l’expérience toute entière ; mon rapport à l’analyse est un rapport de résistance. N’étant psychanalyste, je n’ai pas à m’en cacher. Dieu sait pourquoi les analystes croient devoir se faire passer pour des gens qui l’ont surmontée, ne serait-ce qu’un peu. La résistance est non pas le lit de la névrose à laquelle une analyse met bon ordre, mais le produit le plus abouti d’une analyse. D’abord, on ne peut pas parler de résistance à une chose précédant cette chose même ; ainsi la résistance entre en scène en même temps que l’analyse. Ensuite, tout progrès, toute élucidation, toute amélioration, tout renoncement subjectifs attribuables à l’analyse se doublent d’un refoulement croissant et inverse, plus pointu et moins accessible. Tant mieux si le solde est un mieux-être, mais cela ne rend pas moindre ladite résistance ; Freud a été clair sur le fait que la disparition symptomatique s’accorde très bien avec la résistance. Personne ne s’avise des conséquences à retenir d’un tel fait. Toutefois, il serait bête de la revendiquer, puisque je m’acharne à la traquer et que c’est dans cette traque que j’ai perçu les subtilités de ses retranchements, aux victoires éphémères ; aussi, sans la revendiquer, je la tiens pour un fait. Après une analyse, la résistance a au mieux quelque chance de se déplacer plus loin et plus vite. Je n’ai ni « levé mes résistances », ni « liquidé mon transfert », ni « traversé mon fantasme », ni « renoncé à ma jouissance », etc. J’ajoute essentiellement que je continue à vouloir l’Autre, quand bien même son lieu serait vide – dit-on. D’abord parce que je ne peux dire quoi que ce soit de psychanalytique sur moi-même, ni faire entrer ce qui m’est arrivé dans un corps de concepts qui à la fin m’ôterait mon discours pour m’aliéner à celui de la psychanalyse, comme ces gens qu’on entend dire d’un air poseur : « Je suis en train d’aborder mon fantasme fondamental, vois-tu. ». Il n’y a pas d’analyse de l’analyse. Redoutable tentation – j’en sais quelque chose – de voir si son analyse « se développe comme dans les livres ». Le pire n’étant pas de reconnaître en sa propre marche des points de coïncidence avec la théorie mais de finir par coller à la mise en œuvre d’un procès réglé d’avance en jouant le rôle du bon patient qui traverse les étapes de la Chose ; sa nouvelle gloire, une carrière en somme. Je ne sais pas ce qui s’est passé, et souvent je me dis : mais que s’est-il passé ? Car ma maîtrise, c’est ma fatalité devant cet accablement de questions ; elles font avalanche, mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas la moindre façon de recouvrer une maîtrise perdue que de poser sur le monde la tache persévérante d’un point d’interrogation qui déstabilise ses consistances. De même qu’on ne sait si la castration est un « plus » ou un « moins », on ne sait si la maîtrise est dans l’impuissance ou la toute-puissance. Comment pourrait-on désigner ce qui ne s’échange pas ? C’est un os. Le « roc de la castration » : qu’on mesure la force de cet oxymore freudien. Personne ne peut affirmer qu’il assume la castration sans passer, au mieux, pour un vantard regonflant aussitôt par cette affirmation le manque dont il se prétend averti. Je ne crois pas que la castration s’assume, on en fait une épreuve, puis encore une autre épreuve, et puis encore une autre… comme on tremble devant le choix de toute vie. Le refus d’un suicide reflue vers la mort inéluctable et ordinaire, celle dont j’endure l’obsession quand je parie que je veux vivre (pas à moitié).
C’est en 1986 que je situerai le début de ma rencontre avec Felix Guattari. Je ne le connaissais pas encore, mais la pratique que je commençais à développer allait recevoir quelques années plus tard de quoi se soutenir et s’affirmer dans sa « méthode ». Les écrits superbement cliniques de Guattari seul, ou avec Gilles Deleuze, continuent aujourd’hui de nourrir ma pratique de psychiatre.
En 86 j’ai fait ma première expérience comme externe en psychiatrie à l’Hôpital-Colonie Adauto Botelho à Vitoria au Brésil. Dans un pavillon pour femmes toutes tristes qui erraient avec leurs robes bleues usées. Des couloirs puants et vides, ou l’on n’entendait que des cris et des bruits mécaniques de portes : voilà Adauto. Pourquoi tant de tristesse, pourquoi la folie devait se situer à un tel niveau d’avilissement ?
Dès le premier jour, le médecin-chef du pavillon n’est resté que quelques minutes dans le service pour m’expliquer que je pouvais faire ce que je voulais pendant mes six mois de stage. Je ne l’ai revu que quelques mois plus tard lorsqu’il est apparu pour procéder à une série d’électrochocs dans un des dortoirs des patientes. En effet, je n’ai par la suite rencontré aucun soignant avec qui parler. Je partageais un bureau avec une collègue mutique qui se contentait de recopier des prescriptions. Les quelques aides-soignants présents n’avaient pas pour tâche de prendre soin des malades. Je me suis donc débrouillé tout seul. Le premier jour, après un tour dans le service, sous les regards étonnés de patientes peu habituées à voir des étrangers, je me suis assis sur un banc dans la cour. Rapidement je me suis vu entouré d’une dizaine de dames sorties de leur torpeur pour me poser toute une série de questions. Rétrospectivement, c’était mon premier groupe de parole !
« T’es qui? Pourquoi t’es là? Tu m’aides à sortir d’ici? T’es beau! ». Et moi, sans hésiter à tenter de répondre à quelques questions, je les interrogeais, à mon tour, sur leurs vies dans ce lieu : leur occupations, les contacts avec l’extérieur.
La semaine suivante je décide de m’installer dans le bureau et je propose de recevoir quelques patientes. L’entretien « pour parler » était inhabituel dans le service, et ma présence a déclenché une certaine excitation. Des patientes se battaient pour passer devant. Une autre s’est mise nue devant moi. Une autre encore riait aux éclats pendant le temps de notre brève rencontre. Peu à peu, j’ai « intégré le paysage ». Des patientes venaient toutes les semaines et j’ai appris que quelqu’un de très délirant pouvait manifester de la sympathie, de la tendresse, de l’humour et porter une parole vraie. Ca communiquait partout, avec les mots, dans les regards, dans l’intérêt mutuel, dans le simple fait d’être ensemble.
Je prenais la mesure du travail psychiatrique : en proposant une rencontre (au sens de la Tuché tel qu’Oury en parle à propos de Lacan), je me heurtais à la difficulté pour des patientes en grande carence de relation à commercer réellement avec quelqu’un. Pour les unes cela déclenchait une mini bataille, pour une autre la connotation tournait franchement au sexuel, pour une autre encore cela n’inspirait que soumission et fascination.
Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) 1993. Baltasar arrive très ponctuel, se cache derrière un visage austère et allume une cigarette. Il essaie de déguiser sa rigidité et ses rituels, il parle, d’une façon laconique, de son angoisse, me demandant que je lui pose certaines questions. « Vous êtes un Roi Magique un peu avare avec les mots », lui dis-je. Il sourit malicieusement, se relaxe peu à peu dans le fauteuil et, pendant les quatre premières séances, développe un récit de sa vie très ordonné et méticuleux, évidemment préparé à l’avance à chaque occasion.
Il avait fini sa carrière de fœtus pour se diplômer bébé en 1970. L’argonaute intra-utérin avait amerri sur les eaux opaques et menaçantes de la famille K (K de Kafka). Notre nouveau Champollion était arrivé, tout au long de ses 22 ans, à la prouesse de faire le décryptage de l’histoire familiale, écrite avec des hiéroglyphes de la province mexicaine.
Le soit-disant « grand-père », le Général K était né en 1904 dans un village perdu de la montagne, où le calendrier et la planète Terre n’existaient pas. Il n’avait rien d’original : c’était un clone parmi ceux qu’avaient créé, involontairement, le roman latino-américain . Il était le fils unique d’une mère célibataire très pauvre. Son cerveau n’était pas lumineux, mais ses viscères possédaient une intuition presque infaillible. A l’âge de 16 ans, il se faisait incorporer dans l’armée. Les stratégies infantiles de survie dans son Macondo sous-développé et les années de carrière militaire et de guerres civiles s’étaient cristallisées en deux traits de caractère : le Général n’aimait personne, ce qui l’immunisait contre la tristesse, et il se méfiait de tout et de tous. Les combinaisons de charges de cavalerie victorieuses et d’accords secrets, de soumissions et de trahisons opportunes, l’avaient transformé en Général dés l’âge de 29 ans. La suite du scénario aurait pu le conduire vers la Grande Politique, mais sa boussole abdominale hurla de panique. Alors, le Général annonça sa retraite à la fin de cette année-là. Ses amis aussi bien que ses ennemis reçurent avec joie cette abdication, véritable cadeau à la concurrence. En contrepartie, on le récompensa d’un autre cadeau qui assurerait son exil : une ferme très riche (rancho) qui satisfaisait son rêve d’enfant, bien qu’il allait devenir le type même du fermier opulent que sa révolution avait combattu. Or, son schéma corporel avait incorporé un morceau de caserne qui devait l’entourer partout où il allait. S’il ne pouvait pas être Empereur de Chine (en majuscules), il arriverait toujours à se fabriquer une chine (en minuscules) où il serait Empereur, où il commanderait sans discussions et pourrait vivre selon son bon plaisir.
Le parcours de la misère suburbaine au pouvoir militaire, et du pouvoir militaire à la bourgeoisie moyenne exigeait une alliance avec une famille conventionnelle. Alors le Général se décida pour Cristina (de « Christ »), la fille adolescente d’une famille traditionnelle et arrangea le tout avec son père. En 1933, il était très dangereux de dire « non » à un Général en Chef des régiments de la capitale de cette province. D’autre part, pour une famille soupçonnée d’avoir été « cristera », le mariage avec un commandant révolutionnaire signifiait la sortie de la marginalisation. Cristina se persuada que l’abnégation allait lui faire gagner l’argent chrétien indispensable pour un déjeuner avec Jésus dans le paradis catholique. Son mari l’aida « généreusement », il ne lui épargna aucune humiliation. Guidé par son intuition numismatique et par des accords corrompus, le Général mena une vertigineuse carrière économique et devint un homme riche, tout en conservant le contrôle financier de la famille, clé stratégique pour ne pas perdre le pouvoir. Son épouse et ses enfants profitèrent des maisons, des voitures et des emplois dans ses entreprises de façon arbitraire, mais ne furent jamais indépendants. Il ne partagea avec sa femme que ses microbes : il la contamina quatre fois de maladies vénériennes. Cristina était frigide par vocation. Le Général, quant à lui, pratiquait un hédonisme primitif, pour ne pas dire grossier. Sur le lit conjugal, il se montrait impatient et rude. Ajouté à cela, il agissait sans discrimination. Au moment où ses corps caverneux s’ingurgitaient de désirs troglodytes, les préjugés sociaux, les âges, ou les liens d’amitié ou de travail ne l’arrêtaient pas.
Extraits de l'article paru dans la revue papier
"(...) C’est ainsi que très rapidement, je suis « tombé » face à Claude et Nicole qui lisaient à voix haute un livre de Husserl dans le grand salon. Je m’assieds discrètement à leur table, de telle sorte à ne pas distraire la lecture attentive. Concentré sur la parole du lecteur, Claude, le crâne rasé a l’air d’un « red skin », il fronce les sourcils, le visage noir. Il y a aussi S. qui est là. Au bout d’un moment, celui qui lit s’arrête, on essaye de commenter ce qui vient d’être dit. Un « moniteur » est là, s’essaye à quelque interprétation. Le texte reste opaque, énigmatique…
Personnellement, je ne comprends rien. S. s’essaye en explications qui ressemblent plutôt à des circonvolutions : ses yeux s’écarquillent, il agite les bras, il juxtapose des mots savants et techniques. Après un petit silence circonspect du petit groupe médusé, je lâche : « moi, j’ai rien compris au texte… » (ce qui est l’absolue vérité). Cela relâche immédiatement la tension du groupe : on rigole, on me sourit, on me demande d’où je viens, qui je suis : « Ah tu as enseigné la philosophie au lycée ? »
Et c’est ainsi qu’on me sollicite et qu’un groupe hebdomadaire de philosophie se constitue. Mon attitude de clinicien est aux antipodes de celle d’un prof, c’est celle du « maître ignorant » telle que la décrit Rancière au sujet de Jacotot13. J’apporte les textes, mais nous réfléchissons collectivement. Nous sommes en général une dizaine de personnes à nous retrouver tous les jeudis après-midi. Nous lisons le texte et nous l’analysons librement : la parole circule. Cet effort sur la lettre du texte, la rigueur, l’astreinte qu’implique tout commentaire sérieux met à l’épreuve. L’insistance des questions ouvre un espace qui ne relève pas seulement d’une heuristique littéraire ou épistémologique, mais c’est aussi bien un espace de questionnement où chacun est convoqué. En ce sens, l’atelier permet certainement une certaine écriture : il impose un travail sur soi. Il faut imaginer ce dont il est question, reconstruire ce que l’auteur a voulu dire, supposer, interpréter. Un effort est requis : machine qui permet d’agencer et de produire du symbolique et de le faire circuler. Cette confrontation rigoureuse à « l’autre du texte », ce travail précis de commentaire produisent du symbolique là où il ne s’articulait pas. Je prends peu à peu conscience que cet atelier est une machine pour travailler et produire du symbolique. Cela n’est pas sans effets significatifs : S. se dit « libéré et soulagé » après le travail. Et puis, C. intervient désormais dans les séminaires de La Borde pour dire qu’il ne comprend pas, faire des propositions à propos des textes d’Agambem ou dire qu’il n’est pas d’accord. On s’en étonne… lui qui ne dit rien d’habitude !
Progressivement, au fil des séances 14, nous « faisons le tour » sur Descartes : « Autrui » (qu’il prend pour un chapeau), le Cogito et la question du doute radical, la Mathesis Universalis et sa conception de la vérité, les morceaux de cire qui fondent et la question de l’Étendue… Peu à peu une carte philosophique collective se dessine, un langage commun apparaît. Dans les dernières séances, nous parlons cartésien : « si le cogito se fonde par ma pensée qui renvoie à mon existence, comment ça marche pour Autrui ? C’est des objets ou des sujets ? » (on vient de passer par la critique de Merleau-Ponty sur la question de l’existence d’Autrui chez Descartes). (...)"