Clinique

D’une répétition l’autre. La ritournelle dans « Monographie sur R. A. »

Kafka, Journal (Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la définition que, dans Les années d’hiver, Guattari donne de la poésie comme « élément fonctionnel » et la recommandation qui en découle : « On devrait prescrire la poésie comme les vitamines : “ Attention mon vieux, à votre âge, si vous ne prenez pas de poésie, ça va pas aller… ” ». Composantes et vecteurs de transformation concrète de l’existence, les matériaux sensibles proposés par l’art ne sont pas de simples prétextes ou illustrations de l’analyse ; à l’instar de la petite phrase de Vinteuil chez Proust, ils fonctionnent comme de véritables déclencheurs agissant à tous les niveaux de la subjectivation.

De même, apparaissant dans « Monographie sur R. A. », la première occurrence de la ritournelle dans l’oeuvre de Guattari souligne l’ancrage psychothérapeutique du concept : en désignant une répétition presque automatique de phrases hostiles qui « coupe » R. A. « de tout le monde », elle participe d’une problématique clinique. Comment transformer un usage de la répétition qui sépare et enferme, un ressassement stérile qui bloque toute relation en dynamique de « restructuration symbolique » ? Comment faire muter la stéréotypie qui, formant un voile immuable inhibant les processus, empêche de saisir en mouvement son corps, sa voix, le langage et les autres ? Le souci de développer un usage ouvert de la répétition avec en vue simultanément le saisissement de soi et la sortie du rapport duel opposant le thérapeute au malade est permanent dans les dispositifs thérapeutiques élaborés par Guattari, que ce soit par le décalage temporel de l’enregistrement, par le motif exogène de la copie ou par les lectures différentes du journal rédigé par R. A."

(Suite de l'article dans la revue papier)

Doctorant en sciences sociales et esthétique, Maël Guesdon travaille sur le concept de ritournelle chez Deleuze et Guattari. Allocataire-moniteur du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (EHESS), il est membre du comité de rédaction de la revue Transposition (musique et sciences sociales) et participe à l’ANR « Musimorphose » (CAPHI, LINA, CRAL) : http://cral.ehess.fr/index.php?1099

Le sujet, la coupure, l’histoire

F. Guattari, exposé présenté le 18 mai 1966, inédit, établi par François Fourquet pour cette édition ; © Bruno, Emmanuelle, Stephen Guattari, Fonds IMEC.


"Ce texte de Félix Guattari est un document précieux. Pour la première fois, devant un petit groupe invité par lui en 1966 1, Félix (nous l’appelions tous Félix bien que son prénom officiel fût Pierre) exprime une intuition fulgurante : l’histoire n’est pas le développement des structures (politiques, économiques, sociales), mais au contraire la rupture de ce développement, la « rupture de la causalité » historique ordinaire.

Cette rupture, il la nomme « coupure subjective ». Il la conçoit à l’image du « sujet de l’inconscient » qui existe dans l’hôpital psychiatrique, résonne avec les grands événements historiques et peut déjouer ou bouleverser le pouvoir officiel de l’hôpital, comme il l’explique dans « La transversalité », un article publié en 19642. Dans l’exposé ci-dessous, on discerne à l’état brut, élémentaire, le noyau primitif d’une théorie de la coupure qui sera ensuite développée dans un texte intitulé « La causalité, la subjectivité et l’histoire ». Disciple de Lacan à l’époque, il est aussi militant politique de formation trotskyste et s’intéresse de très près à l’évolution du monde et aux phénomènes révolutionnaires ; il croit encore, comme nous tous, que la révolution socialiste est à venir. Il prend appui sur une parole improbable de Lacan sur « l’histoire » considérée comme « à  contretemps du développement » et qu’il a entendue dans un séminaire. Il synthétise ce rapprochement entre psychanalyse et histoire par le concept de coupure subjective et historique qui opère à la fois à l’échelle de l’individu et à l’échelle de la société.

Certes, Freud avait déjà compris cette correspondance intime entre inconscient individuel et l’inconscient social et historique : en témoignent Totem et Tabou, Psychanalyse collective et analyse du moi, ou encore Malaise dans la civilisation. Lacan par contre, à part le court passage du séminaire, ne s’occupait pas trop d’histoire. Le champ ainsi ouvert à la réflexion historique était immense. Félix avait commencé à le défricher dans les Neuf thèses de l’opposition de gauche5, à la rédaction desquelles il m’avait demandé de participer.

C’était une période effervescente, exaltante. Le style changea lorsque, en 1969, Félix rencontra Deleuze. Ils s’enfermèrent dans un cabinet de travail pour préparer ensemble L’Anti-OEdipe, qui paraîtra en 1972, et inventèrent un appareil conceptuel qui n’avait plus grand-chose à voir avec celui qu’utilisait Félix dans sa période lacanienne. Mais l’intuition fondamentale restait vivace et forte, bien que dissimulée derrière le vocabulaire deleuzo-guattarien. Les grands événements histo-riques ne sont explicables ni par un projet transcendant rationnel porté par « l’Histoire », ni par la logique structurale objective des institutions, mais sont produits par des « coupures subjectives » apparemment irrationnelles qui rompent cette logique et sous-tendent les phénomènes révolutionnaires. Plus tard, Félix en vint à l’idée que le problème n’était plus celui de la révolution socialiste, mais celui d’une « révolution subjective », d’une révolution de la « subjectivité sociale » qui prend une place éminente dans Chaosmose, son dernier livre. Il existe une continuité très forte dans l’inspiration qui anime Félix de 1964 à 1992, au-delà des changements conceptuels résultant de sa rencontre avec Deleuze. Cette thèse de la continuité est peut-être contestable, mais elle s’appuie sur une évolution intellectuelle dont ce petit texte de 1966 est la preuve. Félix s’exprime avec les moyens du bord ; il explore, il cherche ses mots, il fait appel non seulement à Lacan, mais aussi au Sartre de L’Être et le Néant ou à l’histoire de la révolution russe de 1917. Sa vision s’oppose à une conception structuraliste de l’histoire ; elle rejoint les intuitions de certains grands historiens, sociologues ou anthropologues – Emile Durkheim, Marcel Mauss, Arnold Toynbee… D’emblée Félix, qui était encore jeune, se situe à un très haut niveau de la
 réflexion historique et sociale. Malgré l’obscurité de certains passages, malgré un langage familier qui n’a rien d’universitaire, ce texte est une pièce « archéologique » majeure qui révèle l’esprit visionnaire de Félix."  

François Fourquet


Texte de F. Guattari dans la revue papier 

D’un corps à l’autre, de l’odeur à la parole

Extrait de l'article paru dans la revue papier :

"(...) Mme D souhaita me restituer à son tour comment elle avait vécu la séance pendant laquelle elle apprenait que, en rêverie, j’étais dans ma cuisine. Elle avait eu le sentiment que mon regard était particulier, elle avait pensé que j’étais en train de me représenter non seulement la scène érotique de ses plaisirs avec V mais que mon regard présent-absent , semblait dépasser les deux amants en question pour aller vers autre chose… Une autre scène. Après la séance, elle s’était demandée où je pouvais bien être tout en étant là. De l’autre côté des rideaux de lamelles de bois de sa chambre, intriqués et confondus avec ceux de ma cuisine, j’aménageais sa cuisine et à notre insu nous étions en train de parcourir ensemble le chemin vers la représentation de la tentative de suicide, sa mise à mort ainsi que celle de sa soeur. Mme D pendant cette séance n’avait pas de représentations de mots ni d’affects, elle était clivée par l’horreur de la situation et

s’excitait. Elle avait accès, cependant, à une image floue, muette et bien évidemment inodore. Je dirais qu’elle a eu accès à une représentation intermédiaire comme entre le rêve et l’état de veille qui a probablement

émergé grâce au retournement qui s’était opéré, dans le sens où je ne me suis plus laissée imposer la répétition du récit des caresses de V. À mon insu et par un mouvement défensif, je m’en suis séparée. Et cette fois, je l’ai emmenée dans la cuisine vers ce que cachait le rideau d’excitation qui lui permettait certes de se maintenir en vie mais en même temps de dénier et de cliver la folie meurtrière de sa mère tout autant que la haine à son égard. Bref, le rideau de l’excitation n’a plus fonctionné pour moi ni pour elle et en rêverie,

nous étions en même temps, au même moment, chacune dans la cuisine de sa mère. Et là, c’est le cas de le dire avec Ferenczi,, l’analyste répète toujours le crime : la scène du crime a eu lieu lorsqu’avec la culpabilité de la laisser seule, je l’ai entraînée dans la cuisine à mon insu, culpabilité qui se lit dans mes notes prises après

la séance, lorsque j’éprouvai le besoin de fuir et de ne plus écouter une fois de plus, la scène érotique. (...)"

La voie matérielle

Extrait de l'article paru dans la revue papier

 "(...) Quand nous nous voyions, il s’agissait de chercher dans un livre un

poème à lire. Elle ne distinguait rien, choisissait n’importe quel

poème. Ouvrait une page au hasard et disait « celui-là, je lis celuilà

». Et c’était insupportable de devoir choisir, trop « se montrer ».

Tout à fait à l’aveugle, j’ai travaillé comment distinguer. C’est après

seulement que j’ai compris qu’il s’agissait de cela.

Lire un poème. Alors ? vous choisissez quel mot ? celui-là, vous le gardez ? et celui-là ?

Je me rappelle avoir fait ça. Comme cette prise en charge à la place où je suis n’était pas très « régulière », pas très dans mon rôle, j’essayais de tenir son médecin un peu au courant pour qu’on me laisse faire. J’étais protégée par le fait qu’elle était une vieille chronique et que personne ne s’intéressait à elle. Au contraire, on avait peur de lui adresser la parole.

Un jour, le médecin, m’a dit, presque méfiant : « Mais qu’est-ce que vous faites à l’atelier de poésie ? elle ne me parle que de Victor Hugo ». Je lui ai répondu que non, on lisait tous les poètes, que je lui donnais les noms et même essayais de lui parler de chaque poète lu. Je lui ai dit : « Mais vous savez, peut-être que pour elle, tous les poètes s’appellent Victor Hugo ». La fois d’après, du coup, je me suis dit : « Eh bien, on va lire Victor Hugo » en espérant que cela lui dirait quelque chose, lui rappelle de vagues souvenirs scolaires et j’ai choisi exprès un poème très connu. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… » Et je lui ai raconté qu’Hugo se rendait sur la tombe de sa fille, qu’elle venait de se marier et qu’elle était morte, noyée, en canotant sur un étang. Je lui ai raconté la mort de Léopoldine. Elle a eu alors cette parole étonnante : « Moi, j’ai une fille, je ne sais pas si elle est morte ou vivante ». « Oui, oui, je sais… » ai-je répondu en pensant à sa fille, avec qui elle n’a aucun contact depuis des années. Mais elle ne parlait pas de cette fille-là, celle dont elle parlait était née avant. Elle était précise, disait qu’elle avait accouché par césarienne. Et en même temps, c’était tellement inattendu et étonnant que je me demandais un peu si c’était du délire. Mais ça n’en avait pas l’air. (...)"

Le contrat

Eduardo Chillida - Leku-Aldatu

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Mes chemins pour réparer les blessures sont certes différents de ceux que j’ai pris lorsque j’étais médecin généraliste. Quelque fois il s’agit juste de RALENTIR quelque chose, de restaurer un temps : un temps pour la douleur, un temps pour le deuil, un temps de convalescence, un temps pour la fatigue, un repli stratégique. Quelquefois il s’agit de combattre : monter à l’assaut, réclamer ses droits, exiger d’être entendu et pris en compte. Le plus souvent, dans le monde du travail, soigner consiste à permettre à chacun de refaire des choix là où il ne semble plus y en avoir aucun.
Réparer ne veut pas dire clore. Réparer ne veut pas dire faire la chasse au moindre symptôme, réparer ne veut pas dire colmater toutes les brèches pour restaurer l’ordre de la santé, mais peut être, au contraire, laisser vivre les effractions.

Syndiquer le contenu