Concept

La « tentative » des Cévennes : Deligny et la question de l’institution

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Fernand DELIGNY : vit au milieu d'enfants autistes depuis 1967. Ses origines, ses études ; sa vie et son travail d'instituteur à l'asile" d'Armentières. Le problème des enfants autistes, l'ignorance ordinaire vis-à-vis de leur vie et de leurs particularités ; leurs réactions au monde normal. Evoque Jean Marie, 26 ans, un de ses sujets. Sa maison dans les Cévennes, comment il l'a aménagée pour ses pensionnaires ; le système de vie ; l'organisation des séjours des pensionnaires, différences avec celle de Bettelheim. Ses livres. Evoque Henri WALLON. Ses propres enfants sont adultes ; n'a jamais été aussi à l'aise avec eux que depuis 1967.
Entretien avec Jacques CHANCEL (57'13)

L’institution des insoumis

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Je soutiendrai dans ces pages l’hypothèse qu’une clinique attentive à l’émergence des singularités n’est possible que dans des institutions qui ne sont pas entièrement confondues avec l’Etat, c’est-à-dire qui œuvrent à maintenir l’écart et, dirais-je, la dissension – la distance. Ce n’est pas l’institution qui induit entièrement la clinique qui s’y trouve pratiquée, mais les cliniciens pour une part. L’enjeu du nouage de la position du clinicien et de la question des « institutions » est de réfléchir au sens d’une pratique attentive à l’émergence du singulier au sein du collectif. Une question clinique ne se pose pas sans énonciation ni lieu ni adresse : c’est en fin de compte de la position du clinicien que se déploie la pratique du champ clinique et son intelligibilité, selon l’adage qu’il n’y a pas de clinique sans clinicien. L’enjeu de la position du clinicien est ici profondément un enjeu par rapport au dispositif, et aux façons qu’il trouve d’y introduire du jeu, des « vacuoles », pour reprendre le mot de Deleuze – des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle. Il y a une décision à prendre pour s’orienter dans sa pratique ; et pour cela, des références en pensée sont nécessaires. C’est pourquoi je suis amenée à souligner tout d’abord la difficulté de construire un objet nommé « institutions ». A partir de là, je propose de mettre cette catégorie en crise, afin d’en rouvrir les possibles, par une lecture de Saint-Just et de ses Institutions républicaines. Le troisième moment porte sur les institutions psychiatriques actuelles, et sur l’expérience d’instauration d’un espace interstitiel dans un établissement psychiatrique, à travers un atelier d’écriture.

Un discours sur les institutions est aujourd’hui d’une grande obscurité. Pour que la catégorie demeure pertinente pour un clinicien et puisse l’orienter dans sa pratique, il ne saurait être question de constituer les institutions comme un objet, dans une démarche classiquement sociologique, déduite d’une histoire ou d’une géologie. Pour Durkheim en effet, les institutions sont l’objet même de la sociologie :
On peut […] appeler institutions toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité ; la sociologie peut alors être définie : la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement. (Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, p. xxi)
La dimension historiciste propre à la démarche sociologique est signalée par la problématique de la « genèse » des institutions :
L’institution considérée s’est constituée fragment par fragment ; les parties qui la forment sont nées les unes après les autres, il suffit donc d’en suivre la genèse dans le temps, c’est-à-dire dans l’histoire pour voir les éléments dont elle résulte naturellement dissociés. (Durkheim, Textes I. Eléments de théorie sociale, p. 59)
La catégorie/notion d’institutions, qui court toujours le risque réel d’être prise en objectivité, ou d’être réifiée, sera soumise dans ces pages à un « usage privé déterminé », pour reprendre un mot de Guattari. Elle est soumise à une libre réappropriation. C’est ainsi, dit-il, dans de telles déviations de concepts habituellement utilisés, que peut se produire une subjectivation, et même une « unité subjective de groupe », au lieu d’une analytique psychosociale. Le problème des institutions, sous le rapport de la méthode, est considérable. Qu’y a-t-il à penser avec ce terme aujourd’hui ?

Depuis Foucault, les loges de la folie

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Voir également : Frédéric Gros : sur l’œuvre de Foucault des dernières années (à partir de 1980)


Mauvaises fréquentations ?

Il semble que la simple évocation des noms de Althusser, Deleuze, Foucault, Guattari ou encore Derrida – pour ne citer que cinq figures parmi les penseurs qui n'ont certainement pas méconnu la psychanalyse mais ont souvent cherché à l'éprouver, à la pousser dans ses retranchements – éveille aujourd'hui dans certains cercles analytiques bien pensants des formes nouvelles de la vieille censure. La dimension sans doute trop politique – ou estimée telle – de leur oeuvre aurait-elle contribué à les rendre suspects et, pire encore, à les mettre d'entrée hors jeu aux yeux des praticiens qui disent se situer du côté de la pratique pure, forcément mythique ? J'en donnerai pour simple illustration les dernières répliques décisives essuyées lors de nos tentatives d'aborder aussi modestement que ce soit ces pensées : « encore Foucault ! on a déjà entendu ce discours dans les années 70 ! » ou encore sur le même ton expéditif : « Derrida n'a jamais rien compris à Lacan ! » (à quoi je me suis permis de répondre que pour ma part ce sont ceux qui pensent avoir « tout compris à Lacan » que je trouve dans une certaine mesure terrifiants.) Cela témoigne surtout de la volonté insistante de passer sous silence un Derrida grand lecteur de Freud et de Lacan avant d'avancer l'argument voulu imparable : « de toutes façons, ils ne sont pas analystes ! »   Même celui qui exerce l'analyse - je pense notamment à Felix Guattari - est considéré comme un traître s'il a touché aux dogmes, et son nom reste ainsi associé comme celui de Deleuze à l'Anti-Oedipe.
On peut craindre qu'à vouloir réserver le droit de parler de la psychanalyse à ses seuls praticiens autorisés et labellisés, on ne fasse perdre à cette dernière sa force subversive. Certains, après avoir adopté une posture de résistance face aux réformateurs, sonnent même à présent la fin de l'analyse laïque, nous faisant entendre que la psychanalyse désormais sera orthodoxe ou ne sera pas. Freud était pourtant très clair dans « la Question de l'Analyse profane », texte plus que jamais actuel : « la pratique de la psychanalyse est-elle un objet qui doive être soumis à l'intervention des pouvoirs publics, ou est-il plus approprié de la laisser à son développement naturel ? »   Il refusait l'annexion de la psychanalyse par la médecine car il y voyait une tentative d'appropriation sadique-anale visant plus à détruire l'objet qu'à le conserver. Comme le remarquent René Major et Chantal Talagrand, « la psychanalyse ne saurait que rester circonspecte à l'égard de toute tentative de séduction, voire de celles que peuvent exercer ses propres institutions et, a fortiori, de celle qui ne manquera pas de venir de l'Etat car il ne peut s'agir, dans ce cas, Freud le note expressément, que d'une tentative d'appropriation, n'échappant pas à la pulsion d'emprise ou de pouvoir, qui vise à détruire l'objet qu'elle s'approprie ou à le conserver sous la forme la moins subversive, la moins dérangeante, la plus acceptable par les instances étatiques que la psychanalyse est la plus à même de critiquer. » 
Ce qu'il est convenu d'appeler la communauté analytique est en général assez d'accord pour repérer l'ennemi extérieur, incarné notamment par les dérives scientistes actuelles, le vent hyperpositiviste ou encore la folie technocratique. On se rassemble volontiers pour lutter pour la défense d'un territoire. Quant à travailler notre propre symptôme en affrontant l'ennemi intérieur, c'est une tout autre affaire. Ainsi la pulsion de pouvoir reste-t-elle largement inanalysée. Certains estiment même que penser le politique est une option pour ceux qui ont du temps (les universitaires par exemple, objets fréquents de tous les fantasmes) sans voir que cette question, comme Freud l'a bien montré, est au coeur de nos pratiques cliniques. Si on ne voit pas que la psychanalyse est politique, un jour viendra où on ne pourra plus exercer. Il est vrai qu'interroger notre désengagement avant de crier au loup cognitiviste ou scientiste demande un pas de côté, un écart. 

« L’anti-oedipe», un enfant fait par Deleuze-Guattari dans le dos de Lacan, père du« Sinthome »

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Voir également Lacan contre Lacan et L’Anti-Oedipe, une progéniture “délirante” reconnue par Lacan

L’Anti-oedipe consiste en un dialogue critique et serré, parfois provocateur, mais le plus souvent plein d’humour avec la psychanalyse constituée. A la différence de la dispute que mène Robert Castel , qui lui est de peu contemporaine, il ne se fera pas de l’extérieur du champ analytique ou au nom de raisons sociologiques, mais au nom de la clinique . Il s’agit de renouer : « avec l’inventivité première de la psychanalyse (…)» comme le rappelle l’édito fondateur de Chimères . Il ne s’agit pas de faire de l’anti-psychanalyse, mais de construire une « machine de guerre » contre l’arraisonnement clinique auquel certaines pratiques psychanalytiques donnent lieu, notamment, lorsqu’elles traitent de la psychose.
       Pourtant c’est bien à un motif anti-psychanalytique qu’est réduite le plus souvent cette œuvre dans le champ psy. Aujourd’hui, des étudiants de psychologie s’étonnent que l’anti-oedipe ne figure pas dans la bibliographie du « Livre noir de la psychanalyse ». Pour certains psychanalystes L’anti-oedipe est un livre « où l’on voit bien » que « les auteurs n’ont rien compris à Lacan et à la psychanalyse », ou encore qu’ils en « reviennent » à une conception de l’inconscient antérieure à l’avènement de la psychanalyse . Les propositions anti-oedipiennes seraient « datées », voire « ringardes » politiquement . Cliniquement antérieur à l’avènement de la psychanalyse, et politiquement suranné, l’Anti-oedipe serait à la fois une régression du point de vue métapsychologique et un fourvoiement politique. Ce livre est mis au ban de la « légitimité psy ». Avec l’anti-psychiatrie et le freudo-marxisme, il participe, aujourd’hui, à constituer la frontière de ce qui relève du champ de la recevabilité épistémologique et de ce qui n’en relève pas. Il vient silencieusement délimiter la positivité de l’espace du savoir légitime et sceller l’accord métapsychologique fondé sur son exclusion. Une étude psy récente qui ose quelque peu braver l’interdit en prenant pour objet le « Corps sans organes » ne se risque, malgré tout, jamais à citer  L’anti-oedipe .
     Finalement il s’agirait en réalité d’un « livre de philosophie ». Mais c’est ainsi que le couperet de la suprême disqualification psychopathologique tombe définitivement. Est-ce en effet  un hasard si le nom de Gilles Deleuze, philosophe de son état, éclipse sans cesse celui de Félix Guattari, qui était psychanalyste et clinicien ? Pourtant, si Deleuze n’était pas clinicien, il connaissait bien la psychanalyse. Sa présentation de Sacher-Masoch , est aujourd’hui devenue un classique, et plusieurs de ses ouvrages lui ont valu les compliments de Lacan . Enfin, son œuvre est parsemée de références à la psychanalyse avec laquelle il dialogue sans cesse. Pourquoi dès lors ne lirait-on que certains de ses ouvrages, ou les seuls passages indiqués par Lacan, en excluant a priori la critique qu’il adresse  ? Cela est d’autant moins pertinent que si cette critique est  « malveillante », comme l’assument Deleuze et Guattari, cela n’est pas tant d’abord à l’égard de la psychanalyse qu’à l’égard de ses mésusages. Une lecture rapide et simpliste tendrait à faire croire que leur critique consiste essentiellement à dire que la psychanalyse se fourvoie dans les fictions du mythe de l’oedipe. Or ils veulent montrer patiemment comment une certaine clinique et une certaine théorie de la psychanalyse constituée en dogme transforment cette dernière en piège réacionnaire. « Qu’on ne croie pas que nous fassions allusion à des aspects folkloriques de la psychanalyse. Ce n’est pas parce que du côté de chez Lacan, on se fait une autre conception de la psychanalyse, qu’il faut tenir pour mineur ce qu’est le ton régnant dans les associations les plus reconnues : voyez le docteur Mendel, les docteurs Stéphane, l’état de rage où ils entrent, et leur invocation littéralement policière, à l’idée que quelqu’un prétende se soustraire à la souricière d’oedipe. »  

      Du « côté de chez Lacan » on ne procèderait pas ainsi : « on se ferait une autre conception de la psychanalyse ». Quel est « ce côté de Lacan » ? S’agit-il de Lacan lui-même, ou s’agit-il de lacaniens qui « se feraient une autre idée de la psychanalyse » ? Le projet Deleuzo-guattarien ne relève pas, a priori, d’un anti-lacanisme (et encore moins d’une anti-psychiatrie). Guattari fait partie des premiers compagnons de Lacan. Il était en analyse avec lui et il était membre de l’école freudienne de Paris . Il en est de même de la plupart des collègues avec qui il travaille dans le cadre de la psychothérapie institutionnelle . Ainsi, si « du côté de chez Lacan on se fait une autre conception de la psychanalyse » c’est, certainement qu’on pratique une autre clinique de la psychose .
       C’est au nom de la complexité politiquement fracturée du champ théorico-clinique de la psychanalyse et de la psychiatrie que la critique anti-oedipienne est menée. L’Antioedipe ne relève pas d’une rupture épistémologique avec le champ psy et la psychanalyse, mais d’une précipitation de l’oeuvre de Lacan catalysée par les évènements de mai 1968 ( que les répressions de tous ordres vont progressivement résorber : «  Mai 68 n’a pas eu lieu » écrivent Deleuze et Guattari le 15 Févier 1984, au cœur des Années d’hiver).


 La forclusion ou l’échec de la psychanalyse.

Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre


 Extrait de l'article paru dans la revue papier

« Les lapsus, les actes manqués, les symptômes sont comme des oiseaux qui viennent cogner de leur bec sur la vitre de la fenêtre. Il ne s’agit pas de les interpréter. Il s’agit bien plutôt de situer leur trajectoire pour voir s’ils sont en mesure de servir d’indicateurs de nouveaux univers de référence, qui pourraient acquérir une consistance suffisante pour provoquer un tournant dans la situation » .
Avec cette belle formule, Guattari propose une nouvelle théorie du travail de l’inconscient et du symptôme, qu’il ne s’agit plus désormais de rabattre sur l’intériorité personnelle d’un sujet, ni même de fixer sur un ordre symbolique, mais de considérer, à la manière de Deligny, comme le point émergeant d’un tracé, trajectoire dynamique dégageant à partir du point d’impact du bec contre la vitre sa ligne d’errance, courant d’air et onde de choc.
Tous les éléments de ce dispositif condensent de manière très forte et, comme toujours chez Guattari, très concrète, la manière dont il entend tirer la psychanalyse hors des dérives qu’il estime réactionnaires, par la méthode cartographique de la schizoanalyse. Cette formule, contagieuse dans sa clarté pédagogique et sa puissance poétique, contient une critique radicale des formes personnalistes et familialistes de la cure centrée sur la normalisation du patient, avec trois propositions, au moins. D’abord, le symptôme change de nature, tout comme la clinique au sein de laquelle il vaut comme révélateur de l’état psychique du patient. Pensé comme rupture, comme crise qui « prend » consistance au présent de l’analyse, il s’inscrit dans une conception critique à l’égard des pratiques psychanalytiques qui le comprennent comme représentant d’un travail pulsionnel donné, qu’il imagerait fantasmatiquement ou structurerait symboliquement. Ce sont ces deux variantes imaginaire ou symbolique de l’interprétation, qu’il récuse.
Deuxièmement, pour expliquer cette conception du travail de l’inconscient, et la manière dont les processus primaires surgissent à la conscience, Guattari fait précisément usage d’une image. Il ne s’agit pas d’une métaphore, du transport d’un sens propre vers un sens figuré, qui réclamerait d’être traduit en retour dans une langue formelle plus adéquate, comme si Guattari était incapable de proposer lui-même une formulation clinique scientifique. L’image théorique change nécessairement de statut en même temps que le symptôme clinique, et ne peut plus être comprise comme un contenu manifeste dont il faudrait restituer le contenu latent. Il ne s’agit ni d’une figure allégorique, où l’image concrète travestit un sens propre et réclamerait qu’on rétablisse sa teneur formelle, ni d’une structure symbolique signifiante : c’est ce double modèle de l’interprétation que toute l’entreprise de Guattari conteste, en proposant de passer à une expérimentation qui se réclame d’un paradigme plus esthétique que scientifique : le symptôme devient un événement et prend sens dans un agencement concret, qui l’oriente vers une expérimentation d’avenir et non exclusivement vers une interprétation du passé. Ceci bien posé, on peut alors conserver le vocabulaire de la métaphore, comme Guattari le fait parfois, à condition de l’entendre comme une métamorphose, un déplacement qui produit en même temps une reconfiguration prospective du sens produit par le symptôme. Mais, avec cette transformation du statut de l’interprétation, c’est bien une nouvelle pratique de la clinique qui est engagée, et elle l’est pour des raisons politiques.
Car, troisièmement, ce sont bien les rapports entre clinique et politique que Guattari entend réformer, en ouvrant la psychanalyse sur une schizoanalyse, pour la prémunir d’un durcissement qui la transforme en composante de l’ordre social. Cela indique en même temps sa confiance militante en une pratique thérapeutique analytique, comme le montre suffisamment son engagement à La Borde. Il lui semble néanmoins urgent de reprendre l’analyse de l’inconscient et la pratique du soin sur de nouvelles bases, par une critique à la fois clinique et politique de la psychanalyse, et c’est ce que montre par le fait l’usage qu’il fait d’une image poétique pour transformer la théorie du symptôme.

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