Fiction

For your own good, La biopolitique racontée par J.G. Ballard


Extrait de l'article paru dans la revue papier 

 Note de la rédaction:

Cet article est une nouvelle version de l’entrée « Salute pubblica » (« Santé publique »), dans le Lessico di biopolitica (Lexique biopolitique), publié sous la direction de R. Brandimarte, Rome, Manifestolibri, 2006.

Traduit de l’italien par Manola Antonioli. 

" « Dans une société totalement saine, la seule liberté est la folie », peut-on lire dans le roman de J.G. Ballard Running Wild1. Il s’agit d’une affirmation sombre et à première vue énigmatique, mais qui pourrait être lue comme une synthèse fulgurante du lien entre les politiques de santé publique et les pratiques libertaires dans l’histoire moderne, d’une confrontation toujours pas terminée et dont il faut donc incessamment continuer à déchiffrer les résultats.

Scarabée

D’UN  CONTINENT  L’AUTRE 

Des paquets s’alignaient encore dans le couloir mais on circulait librement dans les pièces. Apprivoiser le lieu demanderait un peu de temps.
L’appartement, sans cave, comportait deux débarras. C’est en passant un chiffon sur une étagère haute dans l’un d’entre eux que Sabine, montée sur un escabeau, fit glisser un objet avec un léger frottement de carton. C’était une petite boîte d’allumettes ; quelque chose avait bougé à l’intérieur. Elle l’ouvrit et demeura bouche bée. Ce qu’elle voyait  n’était pas vraisemblable. Elle appela Julien. Il y avait là un insecte presqu’aussi long que la boîte, aux pattes noires à demi repliées, la tête et le dos recouverts de verroteries scintillantes bleues, transparentes et rouges, serties dans de petites couronnes en métal argenté, fixées à sa carapace. Une chaînette en métal doré entourait les trois rangées du dos et celles, disposées en cercle sur la tête. Deux ou trois chaînons pendaient librement.
C’était réellement un insecte, il avait été vivant. Curieusement, il paraissait en bon état, autant que son scintillant manteau permettait de le voir, même si le bout de sa tête avait perdu sa couleur. Un scarabée, semblait-il, selon Julien. Cette « chose » fascinante pouvait être un gri-gri, une amulette. Il savait que dans l’Égypte Ancienne le scarabée était sacré, la boule qu’il formait et enterrait et qui donnait naissance à un nouveau scarabée était l’image du soleil. Il figurait sur le pectoral de la momie d’un pharaon, et à une époque plus tardive, on sculptait des pierres en forme de scarabée que l’on portait autour du cou. Mais ceci... ! D’où venait cet insecte ? Que faisait-il dans cet appartement ? Le scarabée, ou sa pensée, les occupa toute la soirée.

Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques

Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques, je VOIS dans la permanence des larmes mon désir de mourir, puis de me comprendre ; car voulant m'inscrire dans mon souvenir de GUY (l'AMI DE MA MÈRE MORT VERS 1980/1981)…
… Je m'isole dans un présent éternel, me rappelant à son cancer des poumons, dans lequel, j'ai cultivé mon (propre) cancer-affectif…
Donc, avec ces images de plante-parasite, se superposent les reflets d'un Arbre malade, ce joli-poême pour maman Sabine, et dans le secret - inculqué -, des âges viennent les lieux, je dirai la spirale du serpent Rue Falguières : à la fois site de mon hallucination et premiers dénombrements de mon pseudonyme ; le dessin de Guy - Ibiscus -, pour ma mère, a ainsi annoncé des immenses prairies en fleurs, à perte de vue, car oui, à cette époque du retour d'Afrique, on m'a dit que ce serait une plante qui le guérirait…
 Ainsi, j'ai donc voulu le sauver, tout en posant des regards-inconscients sur le gui au sommet des arbres malades ; tandis qu'à l'école primaire, on devait inventer une histoire à partir de Marguerite, celle-ci se sauvant en exil ; elle fut dessinée par moi, et écrite par mon père, c'était au c.p.
 A cela, il faudrait ajouter l'image de la petite porte près de l'Aumônerie (aux Vernhes), qui est associée à la porte-bijou-en-or, scellant l'amour de ma mère pour GUY, sur un support en bois !
 … et dans cette alternative des-jeux-de-mon-Inconscient, j'ai porté ce souvenir dans la porte verte donnant sur la terrasse, terrasse surplombant le grand potager, en bas.
Et sur cette porte verte, comme sur la cloche de notre Maison des Vernhes, mon père nous laissait tirer à la carabine : visant ainsi l'autorité de ma famille maternelle.
 Alors que dans ces images réelles, je voyais ma mère flambant dans un vase les lettres de GUY (pour elle).

Un élève indiscipliné reçoit du bâton

« révolutionnaire, il faut l’être jusqu’au bout du sexe » propos d’un lycéen, qui, dans les années soixante, nourri de littérature, ignorait jusqu’à l’existence du préservatif.


      I
Elle est mal foutue cette maison : on entre, on sort par la douche, on ne circule pas autrement. Je déteste la douche, et je déteste l’eau. Depuis des temps immémoriaux, depuis l’adolescence, j’ai une pensée pour la mort en ouvrant le robinet. S’il en sortait du Ziklon B. Car j’ai vu la faim et les corps squelettiques, mais de la chambre à gaz, je ne sais rien d’autre que la parole de mes parents, qui se prête à tous les détours de mon imagination.
On ne me fera pas croire que je dois à ce rien d’avoir reçu cent coups de bâton. Je veux dire d’avoir été arrêté sur la voie publique, en pleine bouffée délirante. Maîtrisé, allongé sur le plancher de fer d’un panier à salade, la botte d’un flic sur le visage. La semelle cloutée peut-être pas, pourtant les coups de bâton donnés, reçus, résonnent encore de ce rien, d’une insoutenable ivresse, paresse de la mémoire.

     II

Je m’essuie, je me sèche, je m’habille, je rejoins les autres pour le déjeuner. Comme chaque jour à la même heure, le même rituel : salade de tomates et d’olives, steak et fruit. La même soupe quoi. Puis la sieste, ou la peinture. A quatre heures et demie la Baronne arrive en taxi. Talons hauts, jupe courte, écharpe brodée sur les épaules, rouge à lèvres trop tapageur pour embrasser les joues fraîches de sa cadette, sa chérie : Honorine.
Pendant que mère et fille bavardent, je m’occupe à l’établi. Je bricole un fauteuil avec un vieux tonneau et quatre manches de pioche. Une solide assise pour écrire, pour peindre, pour méditer sous le pin parasol. A mes pieds un tapis d’aiguilles, qui crisse sous ma chaussure, que je scrute avec attention, dont j’attends qu’il me donne la solution. Car ce fouillis cache un ordre, j’en suis sûr, et ma vie en dépend. Si je le découvre, je suis sauvé, si dans l’instant je n’en ai pas la révélation, je suis perdu. Alors, pour ma punition, dans les branches basses du pin, Honorine taillera de son couteau trois badines pour me fouetter. Regarde, francis, regarde là-haut, tandis que tes copains te rentrent de force la discipline dans le corps, en tapant sur la plante des pieds, l’endroit le plus sensible, crois-moi, apprends ceci par cœur : les aiguilles de pin sont des petites mains vertes que la nature a soigneusement rangées dans sa boîte de fantaisie, (une boîte de terre cuite des années soixante). Bien sûr, Honorine, mais pas tout de suite, pas encore, pas toujours.
Ca ne va pas, francis ? La Baronne se penche, elle m’a cru sur le point de tomber. Je la rassure, mais non Madame, je rêvassais seulement à propos des aiguilles de pin par terre. Je voulais les voir de près. Ah mon garçon, vous m’inquiétez. Venez donc prendre le thé avec nous. Puis en revenant vers la table, son bras passé sous le mien, Tu sais, Honorine, ton jeune ami, ton élève, il a de drôles d’idées. Celles d’un artiste, maman.

Esquisse d'un voyage parmi les bûchers des âmes

 Nihil humani a me alienum puto.
(Rien d’humain ne m’est étranger.)
( Térence )

Une parole folle… Qu’est-ce qu’une parole folle ? Que dire d’elle ? Par quel biais, à l’aide de quelles obscures tournures, pourrait-on la parler ? Et qui saura mieux la traduire, la traiter (au sens scriptural du terme), afin d’en déceler Secrets et Arcanes ? Celui qui l’a vécue en son propre cœur, et qui l’a parlée de ses propres lèvres, ou celui qui la suit ? Celui qui médicalement la suit, et la traite, selon mœurs et coutumes en usage aux temps d’aujourd’hui ? En d’autres termes, mœurs et coutumes de ce précis moment historique que nous vivons, ici, dans les confins de ces espaces et lieux, que nous voudrions à jamais nôtres ?
Je dis cela car, souvent, il arrive que, même l’humain qui rechercha la parole folle en son sein ardent, et qui la pourchassa avec passion, en s’y engageant d’une façon absolue (corps et âme, entendons-nous par là), lorsqu’il en sort, lorsqu’il atterrit de nouveau sur les rivages de ce que l’on a coutume de nommer le réel, il ne peut qu’avouer ne plus pouvoir (ne plus savoir ?) la parler, la conter, cette parole, que dans et par les mots que son nouvel état le lui consent. Des mots qui ne sont pas (qui ne sont plus ?) les mots de la folie. Sa parole à elle.
L’oubli, un oubli plus puissant et mortifère que les eaux  du Léthé, ayant enlacé ses anciens dires. Une sorte de silence froid, ayant enserré sa mémoire, et l’ayant, pour ainsi dire, sombrement éteinte dans son processus vital, depuis ce moment fatidique où il cessa de gambader à souhait par ces terres, qui sembleraient appartenir si jalousement à la fuyante parole, et qui apparaissent, aux yeux ahuris des humains les plus démunis, comme étant des domaines aux issues tout à fait aveugles. (Aveuglantes, sans doute ?). Car, une fois sorti de ces anciens chemins, même celui qui avait fixé de ses propres yeux, les pupilles brûlantes ou glaciales de la parole folle, en s’y égarant, même celui qui, après un long combat, serait sorti de sa médusante étreinte, se hâtera d’en oublier au plus vite l’essence. À savoir, son surgissement mordant et souterrain, tout comme ses  hauts cris de désespoir. Ou alors, ses rires et rites, mystérieux et enfantins.

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