EXTRAIT
Depuis plusieurs mois la psychiatrie est au carrefour des nombreuses actualités, politique, médiatique et professionnelle. Si la crise la traversant ne date pas d’hier, les derniers temps ont vu s’accélérer et se concentrer sa recomposition[1] par une série successive de rapports et de lois.
Le sursaut d’une partie de la société civile devant les déstructurations des services publiques s’est traduit dans notre champ par la création de collectifs rassemblant soignants, patients et familles, occupés par les questions de liberté mise à mal par la propagation de l’Etat d’exception[2] dont la psychiatrie est l’un des laboratoires (avec notamment la justice, la santé publique, les politiques migratoires).
En arrière plan, nous retrouverons le tournant gestionnaire de la psychiatrie datant du milieu des années 1980 qui, en s’infiltrant progressivement, a considérablement modifier les pratiques à l’aune de procédures standardisées (protocoles, évaluations, certification), au détriment de son objet même, constitué jusqu’alors par la clinique du singulier.
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« Psychanalyse », « politique » : L’association de ces deux termes peut prêter à sourire si l’on se place à un niveau superficiel d’analyse : il y aurait d’un coté des acteurs dans leurs cabinets, grassement payés, intellectuels qui s’occupent de la singularité ; et de l’autre des acteurs qui se battent sur tous les terrains pour l’intérêt commun. Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près ces deux champs d’expérience ne peuvent s’ignorer et s’entrecroisent plus que l’on ne saurait croire.
Qu’est-ce qu’un analyste ? C’est une femme, un homme qui accueille régulièrement un homme ou une femme pour l’écouter, l’entendre, le déchiffrer et l’aider à se libérer de ses entraves, à rendre plus souple ou plus créative « sa folie ». Dans cette expérience éprouvante, impliquant la prise en compte du temps pour que des modifications psychiques se fassent jour, certains se libèrent, d’autres soulagent une partie de leurs maux, d’autres enfin s’installent… On ne saurait définir d’ailleurs le « résultat » d’une analyse. Des effets ont eu lieu ou pas, peu ou prou... Dans le meilleur des cas, des fenêtres se sont ouvertes, une capacité d’entendre autrement la parole de l’autre et de soi est née… Alors la pensée elle-même se libère des représentations forcées, des idées reçues, des impasses dans lesquelles elle s’était elle-même réfugié… une créativité est née.
Ce discours, pouvant plaire aux analystes et aux analysants, comment pourrait-il être entendu par des acteurs politiques contemporains ravagés par la culture du rendement à court terme, la culture du résultat, de l’évaluation quantitative ? Les questions qui se posent alors sont : combien ça coute ? A qui ça rapporte ? Qu’y gagne l’Etat ? Lorsque l’intérêt commun serait de soigner des bataillons de malades mentaux, quelle est la part d’activité du psychanalyste ? A ces questions, André Green, dans une interview de 1983 accordée à Daniel Friedmann, donne des éclairages d’une étonnante actualité : si en plus l’analyste a bénéficié d’une offre de formation publique (médicale ou psychologique) relativement longue -et donc couteuse pour l’Etat- quels bénéfices et profits en dégagera-t-il en retour si cet acteur décide de s’installer comme psychanalyste en privé ? Car à moins qu’il ne soit un imposteur, ce dernier ne pourra s’occuper que d’une vingtaine de malades sur le long terme… Malades ou « bobos » dont on ne sait d’ailleurs s’ils guériront… Gâchis en termes de rendement pour la « Santé Publique » ? Luxe petit bourgeois consistant à s’interroger sur son désir ?
Quel serait d’ailleurs l’intérêt d’un état fascisant (ou se fantasmant comme tel) à favoriser une discipline ou une corporation qui aiderait des sujets à se libérer de leurs aliénations ? Aucun bien sûr ! Et puis, il y aurait cet affreux danger, dont ces « charlatans » feraient leurs deniers : « ne pas être maître en sa propre demeure » proposition décidément épouvantable du point de vue d’un système de pensée phobique ou paranoïaque ! Cette corporation aurait à voir avec quelque chose de l’accueil de l’étranger, d’une culture de l’inattendu… A l’heure où il s’agit par-dessus tout de défendre l’ « Identité Nationale », là encore les psychanalystes iraient à contre-courant. Pourquoi alors s’embarrasser de leur présence dans les hôpitaux, les crèches, les tribunaux, les prisons, les universités (j’ai retiré les majuscules) ? D’autant que si chaque profession doit se tayloriser, que faire de ces artisans du « sur mesure » psychique qui refusent de mesurer !? Comble du comble, ils ne veulent même pas évaluer leurs résultats ! En sont-ils du reste capables... Enfin, les psychanalystes se proposent d’être à l’écoute de souffrances… Des « souffrances » ? Lesquelles ? Dans une France si gaie, si riche, chantante et dansante qui veut « changer le monde » ! Ici se pose la question du changement attendu… Celui attendu par le paranoïaque est bien loin de celui prôné par l’analyste…
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Introduction
« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar » . Les chemins que l’homme parcourt tout au long de son existence se tracent en allant. Machado saisit dans ce vers l’énigme de l’humain, à savoir qu’il n’y a pas de sentiers pré-établis qui définiraient de manière universelle voire inquestionnable un devenir. Notre démarche théorique consiste dans l’affirmation qu’il n’y a donc pas d’origine, un point stable et fixe, un modèle préalable d’où nous pourrions dériver une direction normative de notre existence.
Les paroles de Machado servent bien à illustrer la condition du désir et de la création humaine social-historique que C. Castoriadis nomme institution. Dans le domaine de la praxis, qui est celui de l’agir en relation avec les autres, de la production des liens humains et sociaux, il n’y a pas de garanties ni de prétendues certitudes idéales qui pourraient guider et orienter préalablement notre chemin. Celui-ci n’est que le fruit de cet agir concret et constant qui n’a pas de sillage pré-formé.
La psychanalyse freudienne nous a d’ailleurs enseigné que tout originaire, toute prétendue antériorité n’est atteignable que dans la postériorité. Ce qui est premier n’est accessible qu’après-coup, dans le dynamisme temporel de ses multiples évolutions. Le discours analytique nous a appris ainsi à déconstruire toute approche directe de l’originaire. Dans ces pages, nous allons nous saisir de cette démarche épistémologique en affirmant qu’il n’y a pas d’origine simple qui précéderait le dynamisme de sa création et récréation continuelle dans le dynamisme temporel de l’historicité.
Or, la question que nous nous posons au début de ces pages consiste à se demander si, au fond, la psychanalyse, ou plutôt une certaine version « conservatrice » et « normative » de son discours, n’a pas fini par reconstituer des modèles fixes, voire des prétendus chemins pré-formés auxquels tout développement humain, normal et mature, devrait se tenir. Plus concrètement, l’hypothèse que nous faisons est que le fameux et « sacré » complexe d’Œdipe puisse avoir pu, parfois ou bien souvent, jouer comme un tel critère universel et immuable censé ordonner et orienter la vie de tout être humain.
C’est principalement dans le champ du sexuel que Freud vient réintroduire un principe organisateur réactivant une dynamique fondationnaliste censée indiquer un chemin sûr et universellement valable qui mène au développement de la sexualité humaine en disciplinant les rapports entre les sexes et les générations. Ainsi, dans le dernier des Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud affirme que, dans la phase de la puberté, « un nouveau but sexuel est donné, à la réalisation duquel toutes les pulsions partielles collaborent, tandis que les zones érogènes se subordonnent au primat de la zone génitale. Comme le nouveau but sexuel assigne aux deux sexes des fonctions très différentes, leur développement sexuel diverge considérablement » . Dans ce passage, l’insertion de la sexualité dans les rails préconstitués d’un développement différencié implique la fonctionnalisation de la pulsion et sa subordination au but naturaliste de la reproduction. C’est bien celui-ci, le moment de l’heureuse résolution du complexe d’Œdipe à l’égard duquel « chaque nouvel arrivant dans le monde humain est mis en devoir de venir bout » . Freud connectera par ailleurs la normalisation œdipienne avec l’intériorisation de la loi paternelle qui marque la condition humaine tant sur la plan ontogénétique que phylogénétique.
Certes, le texte freudien reste bien plus complexe et oscillant, mais la figure d’Œdipe semble être campée comme principe normalisateur du sexuel, des rapports humains et de parenté, formant donc le modèle, le chemin préconstitué dans l’agencement de l’ordre sexuel et socio-familial.
La notion d’Œdipe est devenue ainsi un critère puissant de démarcation nosographique permettant de distinguer le normal de l’ainsi dit anormal tant dans le développement de la psycho-sexualité singulière que – surtout récemment par la médiation d’une certaine expertise analytique – dans les débats sur les formes nouvelles de l’organisation parentale et des liens humains et affectifs.
En posant comme hypothèse de départ qu’Œdipe s’est mué en un principe normalisateur qui assigne à chacun une place précise, une identité stable et presque inéluctable, nous faisons références aux célèbres critiques de l’Anti-Œdipe de G. Deleuze et F. Guattari. En particulier, la critique au familialisme laisse penser qu’Œdipe constitue un de ces universels inamovibles, indépendants de toute production social-historique. Il incarne « le tournant idéaliste » et presque ontologique de la psychanalyse qui prétend encadrer la fluidité de l’inconscient, ces flux multiples où toute identité nette se brouille, dans le cadre unique de la normalisation familiale. Œdipe est la représentation maîtresse qui exclut toute variation du scénario, toute autre version possible que celle qu’il vient ordonner. En opérant à travers la différenciation et la définition identitaire nette, Œdipe vient sacrifier ce qui forme pourtant la première découverte de l’analyste, à savoir « le domaine des libres synthèses, où tout est possible, les connexions sans fin, les disjonctions sans exclusive, les conjonctions sans spécificité, les objets partiels et les flux » . Il instaure ainsi l’ordre œdipien fait d’identités stables et binaires comme la différence des sexes, les rôles marqués de genres, en agençant l’histoire singulière et familiale selon un scénario pré-défini et univoque.