N°69 désir hocquenghem

LE SOMMAIRE N°69, DESIR HOCQUENGHEM

APPEL POUR LE NUMERO 69

Terrain

Guy Hocquenghem, « Le viol et la prison »

Geoffroy Huard de la Marre, Une politique du désir

Emmanuel Alleix, J’apprends vite…

Entretien avec Félix Guattari

Sacha Goldman, Échappée belle

Monique Selim, Être anthropologue aujourd’hui

Agencement

Gonzague de Montmagner, Insectes urbains - Tentative de connexion

Bernadette Perrin, Mais bientôt nous serons chant

Bruno Sarnay, Alternative

René Schérer, Roland Surzur, Paulette Kayser, Entretien chimérique

Yussuf Juma, Deux poèmes

Philippe Giesberger, Désir Giesberger

Politique

Alain Brossat, Une littérature d’interpellation

Erik Bordeleau, Anonymat de la présence vs dis-play performatif.

Une analyse de Comment faire ? de Tiqqun

Stéphane Nadaud, Sodome ou Hocquenghem, fils de Vincennes… jusqu’à la mort

Anne Querrien, Des moments-évènements

Guy Hocquenghem, « Touche pas à mon pote »

Guy Hocquenghem, « Arabe »

Patrick Cardon, Le million de Giscard

Clinique

Christophe Esnault, Transfert négatif

Paulo Roberto Ceccarelli, Réflexions sur l’homosexualité

Cécile Stratonovitch, Genre et Médecine

Concept

Guy Hocquenghem, « Back is beautiful »

Yves Sarfati, Phallus, Cunus Anus : L’Enceinte Trinité

Claudia Fernanda Barrera, L’anarchisme philosophique de René Schérer

Patrice Desmons, D’Hocquenghem à Derrida et Butler – et retour

Guy Hocquenghem, « L’avenir est au couple »

Stéphane Nadaud, Les limbes ou l’anté-purgatoire : Qu’en est-il de la joute à la fin du XXème siècle ?

Fiction

Anne Decamps, Amor

Elias Jabre, Id-o

Eric Le Grand, Kyoto versus Rome: finir dans le dictionnaire ou se taper une bite d’arabe

Jean-Philippe Cazier, Dedans

Marie Vasseur, Une seconde de plus

Christophe Esnault, Je ne suis pas mégalo

Zouzi Chebbi Mohamaed Hassen, Hommage à Guy Hocquenghem

LVE

Philippe Godin, Asphyxiante santé, Réévaluations esthétiques de la maladie

Jean-Christophe Goddard, De Hocquenghem à Foucault… et retour. Violence et subjectivité, Derrida, Deleuze, Maldiney

Genre et médecine

 Introduction de l'article paru dans la revue papier

"ON CONSIDÈRE souvent que la médecine aurait « offert à l’espèce humaine les premiers outils véritablement libérateurs qui autorisent la dissociation entre sexualité et reproduction », permettant aux femmes de s’émanciper, échappant à leur rôle de reproductrices. Ce phénomène est censé s’accentuer du fait de la féminisation de la médecine.
Au contraire, cette idée courante participe au « paradoxe de la doxa », c’est-à-dire au fait que l’ordre établi se perpétue facilement, et que certaines inégalités devant les soins peuvent souvent apparaître acceptables, voire naturelles. Ainsi, nous verrons comment la médecine et les autres sciences de la nature contribuent non seulement au maintien de la domination masculine, mais ont aussi donné un fondement en apparence naturel à la vision androcentrique, par le biais d’une construction arbitraire du biologique et en particulier du corps masculin et féminin.
Nous examinerons tout d’abord des exemples de ce qui en médecine peut être symptomatique de la domination masculine,
notamment concernant la biologie de la reproduction et les soins faits aux femmes. À l’instar de Françoise Héritier, j’ai choisi d’étudier les articles consacrés à la médecine dans le journal Le Monde entre 1999 et 2004, en plus de certains livres de médecine, pour avoir accès au propos médical, mais aussi à ce qu’il devient lorsqu’il est transmis au grand public. La presse est considérée comme une « source partagée d’informations, de savoirs, de représentations […] aussi digne de foi que celle des observateurs sur le terrain. » Puis, nousanalyserons la féminisation de la profession et tâcherons de savoir si celle-ci peut parvenir à émanciper la médecine du paradigme de la domination masculine. Enfin, nous étudierons la thèse avancée par Thomas Laqueur qui décrit un chan -
gement dans la construction sociale du corps humain avec le passage d’un modèle unisexe à un modèle « des deux sexes ». Nous verrons si Thomas Laqueur considère que l’avancée des connaissances scientifiques peut être considérée comme première dans la transition d’un modèle à l’autre. (...)"

Une littérature d'interpellation

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) J’aimerais concentrer mon intervention sur un point particulièrement litigieux, le plus sensible sans doute de tous ceux que soulève ce texte, dans son intempestivité même : la question non pas seulement de l’attaque ad hominem, mais, plus précisément, de la prise à partie d’un individu désigné en propre à travers des signes, des traits, des particularités physiques supposés le qualifier et moralement, et politiquement. Je m’arrête tout particulièrement sur ce point, parce que l’occasion nous a été donnée, tout récemment encore, de vérifier à quel point le règlement des discours avait changé du tout au tout depuis qu’est paru le coup de gueule de Guy. Il y a un an, notre collègue Alain Badiou a publié un pamphlet politique, mais philosophique aussi, intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom? Dans ce texte, dont le succès public a été immédiat, Badiou fait ironiquement référence, en diverses occurrences, à la supposée petite taille du nouvel élu, y détectant un trait à la fois moral et politique – le pur signalement d’une personnalité moralement suspecte et d’une politique basse, voire abjecte. Eh bien, dans le compte-rendu mi-figue mi-raisin qu’il fait de ce livre, le journaliste de service, Jean Birnbaum tient à manifester son indignation à ce propos : faire les gorges chaudes sur la petite taille du nouveau président, comme sur toute autre particularité physique, statue-t-il, c’est, ni plus ni moins, « se déshonorer ».
Le philosophe français vivant le plus traduit et diffusé à l’étranger tomberait donc lourdement de son socle en se laissant aller à un tel procédé polémique et il ne fait aucun doute que, ce disant, le journaliste donne voix à un point de vue ou une sensibilité assez largement partagés aujourd’hui, y compris au-delà des officines chargées d’énoncer les normes de la moral and political correctness d’aujourd’hui.
Cette position que je qualifierai d’immunitaire, et qui amalgame le point de vue éthique et le point de vue juridique — on n’a pas le droit d’impliquer les corps, les particularités physiques, physiologiques, physionomiques, phénotypiques dans un critique politique et morale des individus – interpelle et incrimine rétrospectivement Guy et son pamphlet, puisque ce dernier fait un abondant usage du procédé polémique consistant à mettre en scène le corps des renégats auxquels il entend tailler un costume – notamment dans ce morceau de bravoure où, ne reculant devant aucun excès, il s’en prend à Serge July, ancien chef maoïste alors directeur de Libération, ainsi qu’à la constante propension de celui-ci à gonfler, à enfler – bref à gagner en embonpoint au fur et à mesure qu’il conquiert des positions de pouvoir. Encore une fois, relues aujourd’hui, les pages consacrées par Guy à celui dont il vilipende la propension à l’« éléphantiasis » font apparaître, en comparaison, les quelques passages de l’essai de Badiou où celui-ci dépeint Sarkozy en homoncule comme d’aimables taquineries… (...)"

"(...) Ce que saisit magnifiquement l’essai de Guy, « en temps réel », comme on dit, c’est le changement de paradigme politique qui est en train de s’opérer sous Mitterrand et dont les nouveaux philosophes, les nouveaux humanitaires, les promoteurs du tout-culturel qu’il interpelle comptent parmi les agents les plus actifs. Il épingle le passage d’une époque où la vie politique était indexée sur la conflictualité des groupes, des classes, des idéologies, des convictions et des intérêts à une autre : vont désormais prévaloir des conditions de « fluidité » telles que des repères immémoriaux comme « droite » et « gauche » s’effondrent (Guy est un des premiers à le proclamer, en toutes lettres, dans ce texte) et va s’imposer une culture générale du consensus fondée sur le brouillage systématique de l’opposition structurante entre, disons, maîtres et serviteurs, patriciens et plébéiens.
Lorsque donc, il apostrophe July en ces termes : « Tu n’es jamais pressé de riposter ; quand on t’insulte, tu engraisses […]
Tout te nourrit, même les affrontements ; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse », il ne se frappe pas « en dessous de la ceinture », comme on dit ; il dresse plutôt, en se concentrant sur une singularité, un tableau clinique de cette mutation qui affecte le régime même de la politique, il énonce un diagnostic sur l’époque qui vient : celle où va prévaloir, sous toutes ses formes, le déni du conflit et de la division. En ce sens, ce livre se projette loin vers l’avant, il contient une prophétie qui, chaque jour, se vérifie davantage et il rend justice, hélas, à la lucidité politique et philosophique de celui qui, pour cette raison même, nous fait cruellement défaut.
Ce que notre époque énervée, comme on disait jadis, ne supporte plus, c’est la tournure même d’un tel livre qui, dé libérément, se déclare en guerre et livre bataille sans rien dissimuler du nom des ennemis qu’il combat. (...)"

Des moments-évènements

 
(tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"JE SUIS PARTIE pour le colloque Guy Hocquenghem avec quelques souvenirs ; des moments fugitifs même pas communs puisque rappelés de mon seul point de vue. Je n’aime pas le mot témoignage qui m’a été renvoyé comme si je me tenais devant le tribunal de l’histoire, ou de l’université. Je ne vais témoigner que sur quelques-uns de ces moments.
Guy Hocquenghem c’est d’abord une première apparition à l’automne 1962. Nous sommes à l’Assemblée générale de l’Union nationale des étudiants de France dans l’amphi en face de la Sorbonne. Chaque représentant d’une association générale d’étudiants doit aller signer la feuille de présence à la tribune en bas de l’amphi. Je ne me souviens plus comment s’appelait exactement l’Association que je représentais, celle des étudiants en préparation scientifique. Mais lui, c’était l’AGPLA, l’association des étudiants en préparations littéraires et artistiques. J’ai vu surgir, signer et disparaître par derrière, soit faire le service minimum, un corps immédiatement ami, qui ne ressemblait à aucune autre des personnes présentes dans cette pièce. Tous les autres étaient des jeunes hommes tendus par leur devenir homme, et leur désir d’être maître. Nous n’étions que deux femmes, Marie-Pierre représentante des étudiants en sciences de Paris, et moi. Nous étions évidemment des traîtres, dans quelque sens que nous nous tournions. Mais Marie-Pierre était la femme de Michel,un des membres du bureau national, et visiblement déchirée par ses affects, souvent en pleurs.
L’apparition de Guy avait été le signe qu’on pouvait être autre chose qu’un homme, et qu’une femme pouvait être autre chose que la femme d’un homme, ce que nous dirons plus tard au Mouvement de libération des femmes, avec Monique Wittig, être autre chose qu’une femme : la lesbienne n’est pas une femme. On pouvait être beau et libre, souscrire aux obligations locales juste le nécessaire pour s’en détacher.
L’apparition de Guy était certes aliénée à l’analogie grecque ; le pâtre grec, l’Hermès de Praxitèle, le personnage androgyne, en fait autre que tendu par l’affirmation obligatoire de son identité sexuelle de papier. Le MLF et le Fhar démultiplièrent ensuite les visages de ces sexualités construites sur des données changeantes au fil des passages d’un personnage à un autre. La masculinité écrasante et méprisante des militants n’était souvent qu’une espèce de gêne avec laquelle on frappait dans le décor pour voir où cela fait mal. L’ennui c’est que ce comportement construit la féminité comme la somme des souffrances qu’on reçoit en réponse, additionnée de tous les signes extérieurs de féminité décrits dans les magazines spécialisés.
Aucune différence soit dit en passant avec la construction de la féminité par le groupe psych-et-po, qui a mis fin à l’enchantement lesbien des premiers temps du MLF. Cela fabrique d’emblée un monde brisé. Je n’étais pas brisée de la même manière que les militants de l’Unef parce que j’étais socialement, et scolairement, plus forte qu’eux, alors on cherchait à s’attacher mes capacités. Je vivais dans ce milieu en sous-marin échoué sur une plage dont nous étions peu nombreux à connaître le nom: révolution. Le MLF a obligé le sous-marin à reprendre la mer. (...)"

Les limbes ou l’anté-purgatoire : Qu’en est-il de la joute à la fin du XXème siècle ?



Extrait de l'article

"Pour Nietzsche, il n’y a que la lecture agonale de la philosophie grecque qui peut nous empêcher de sombrer dans le péjoratif humanisme qui n’est rien d’autre que « la réaction contre le goût ancien, le goût artistique — contre l’instinct “agonal” (…) » (1888, CI [Ce que je dois aux anciens, — VIII*, p.  . Lorsque Foucault développe dans son cours Il faut défendre la société, l’hypothèse selon laquelle « le fond du rapport de pouvoir, c’est l’affrontement belliqueux des forces », il l’appelle, « par commodité, l’hypothèse de Nietzsche » (M. Foucault, « Il faut défendre la société », Hautes Etudes, Gallimard, Paris, 1997, pp. 17-18). « Je voudrais essayer de voir dans quelle mesure le schéma binaire de la guerre, de la lutte, de l’affrontement des forces, peut effectivement être repéré comme le fond de la société civile, à la fois le principe et le moteur de l’exercice du pouvoir politique » .

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