N°70 DEDANS dehors 1

SOMMAIRE N°70, DEDANS~dehors 1

 
Margot Cauquil-Gleizes / David Prud'homme

APPEL POUR LE 70 - Dedans~dehors 1

Edito
Dedans~dehors, une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel

Politique
Marco Candore, L'Immonade
Alain Brossat/ Jacob Rogozinski, La grève universitaire : une ronde plus qu’une révolution

Agencement
Comité 227, ApPEL A gATEaU ET à lA PiOchE

Politique
Jean-Louis Déotte, Quel sens peut avoir la lutte d’universitaires ?
Charlotte Hess/ Luca Paltrinieri, Orbis Tertius#1

Agencement
Guido Furci/ Marion Duvernois, Chaises générales

Politique
Maurizio Lazzarato, Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie

Concept
Christiane Vollaire, Protection de l’espace public : contre qui ?
Élias Jabre, Éloge de l’amour… de la mémoire
Guy Trastour, Communauté et écosophie
Jean-Claude Polack / René Schérer, La crise à l’épreuve de l’utopie
Jean-Claude Polack, Que faire avec Slavoj Zizek ?

Terrain
Antonella Santacroce, L’amour (ardente) de la liberté

Agencement
Vade-me (te) cum Nietzsche en dedans~dehors

Esthétique
Emmanuel Barot, Le cinéma du politique est politisation du cinéma : Peter Watkins ou le sabotage de la monoforme

Clinique
Francis Berezné, Où dormir ?
A.C, Lits de France

Fiction
Michel Dias, Ce qui demeure...
Christophe Esnault / Isabelle Guilloteau, Utopies capitales
Claro, La hyène de soi

DEDANS ~ DEHORS 1, une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel

– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.

***

Le dedans ce serait l’ordre, le contrôle et l'autocontrôle social, la négation permanente de la transversalité des sujets, la police qui découpe, distribue, divise, sépare, le roman noir de l'obéissance pour lequel chacun, Nous ou Je, ne doit jamais parler que de soi. Nul n’est plus inclus dans la violence du système que ceux que le pouvoir appelle les exclus.

 Le dehors, ce n’est pas ce qui est hors les murs ou hors institution.

Le dehors, ce n’est pas la rue, avec ses patrouilles de flics, ses contrôles au faciès, les banlieues que survolent les hélicoptères de surveillance.

Le dehors commence là on l’on commence à forer un angle mort dans le dedans, à se soustraire aux visages et aux figures de l'état des choses, de la dépolitique et de sa monoforme.

Le dehors, il faut le démultiplier sur nos lieux de vie, de travail, de jeu, d'amour, dans la rue, sans paradigme, sans point fixe.

La majorité, comme l'avait formulé Basaglia, est déviante ; et le devenir minoritaire est ce retournement par lequel cette déviance est revendiquée comme force instituante. La déviance est partout et l’anarchie, par-delà toute doctrine ou théorie politique, est une étrange unité qui ne se dit que du multiple.

Il n'y a pas à choisir entre la transe collective et l'exil dans l'écriture : si la question de la commune est devant nous, celle-ci se formulera autant avec les instruments d'un nouvel art de la fête, dionysiaque, cassant la logique auto-référentielle des champs et des pratiques sociales, que dans le silence d'une écriture qui se soustrait à toute visagéité, à tout fantasme de nom d'auteur. Pas de mode d’emploi ni de modèle exemplaire de mobilisation ou d’action.

 Ce que René Lourau a pu nommer, en guise d’introduction à l’analyse institutionnelle, la Clé des champs[1] : plutôt que de partir de la référence aux champs sociaux institués, de leur logique ensembliste-identitaire, chercher quelles peuvent être les relations méconnues entre les zones, leurs interférences. En finir avec les prétentions mondaines de la pseudo-scientificité.

Produire des pas de côté, rompre avec les assignations de l'ordre social, agir depuis d'autres gestes, d'autres actions, d'autres paroles, d'autres constellations, marcher pour créer d'autres sols pas à pas, d'autres possibles, d'autres combinatoires que celle de la négociation de nos vies, de nos désirs et de nos songes par les appareils – pour des états modifiés de la conscience et de l’action collective.

1. René Lourau, La Clé Des Champs, Une Introduction à L'Analyse Institutionnelle, Paris, Economica, Collection Anthropos Ethno Sociologie Poche, 1997

Utopies Capitales

Extrait de l'article paru dans la revue papier

" (...) Apologie de l’orgueil :
Se prendre pour un écrivain majeur et incontournable / imiter Caravage Le Titien pinceau sur la toile / faire les poches à Wittgenstein dans un amphi / s’irriter d’avoir été pillé par Baudelaire et Lautréamont / juger indigente la production cinématographique française cent cinquante films par an – vite vus vite oubliés – affligeant de constater que même les yeux bandés avec un seul téléphone portable option vidéo il serait impossible de faire pire que tous ces réalisateurs bidons / maniaco-dépression propre à l’artiste de génie créer en phase dépressive et vendre sa camelote à un producteur en phase maniaque / savoir tirer profit de la mégalomanie exit la timidité-inhibition-dépréciation qui collent au froc improductif-stérile-transparent / usurper identité académicien sénile pour signature lettre recommandation sésame à l’entrée dans le dictionnaire des surhommes du XXIème siècle / avant le panthéon prévoir congélation sperme en paillettes cause gênes prix Nobel / lancer un premier pavé dans une vitrine asseoir un minima de crédibilité / admiration pour engager ta carrière député européen mauvaise stratégie / potasser le Manuel d’insurrection permanente  manger des céréales biologiques et l’intégrale Guy Debord dès le petit déjeuner mépriser les vendus pin’s gauche radicale énorme blague photographie du sous-commandant Marcos imprimée sur ton tee-shirt criblé de balles / être pote avec Julien Coupat Michel Vaujour  & Loïc Wacquant / susciter un mouvement digne de l’espoir front populaire / vouloir taper plus fort que le Che démarche non-violente  paralyser totalement le système et contempler debout le joyeux bordel à vingt heures militante activiste-experte à genou devant toi bouche révolutionnaire / être adulé sur les cinq continents figure emblématique chef de fil insurrectionnel émeutier à visage découvert images passées en boucle capital sympathie maximal.

Apologie de la colère :
Légitimer le bouillonnement & les poings serrés / par surprise allonger un crochet du gauche savater à loisir l’injustice sociale trouver les mots knock-out / répondre à l’entourloupe-bassesse-cupidité présente à chaque coin de rue : délocalisation - plan social - licenciement -grand groupe bénéficiaire - actions en forte hausse boursière - main d’œuvre peu qualifiée laissée sur le carreau - terrain miné par le chômage / apprendre à vivre avec cinq cent cinquante euros par mois - agios - lettres recommandées - mise en recouvrement - roman fleuve des bonnes raisons de hurler système carcéral miroir laminoir / ajourner la liste des exemples révoltants pour épouser l’attitude kick-boxing / renoncer au pacifisme mou mâtiné de médiation figure de Saint Sébastien / y préférer l’efficacité / à titre d’exemplarité descendre les responsables loin des hasards Marcel Duchamp réaliste-activiste l’inspecteur Harry chiffon sur son flingue écoute Daniel Mermet riposter à l’exploitation & au crétinisme moralisateur / facturer au prix fort le non sens & l’abjection du montant des loyers Paris intra-muros trois mois de caution & concours à la plus belle fiche de paie plaisanterie de l’égalité des chances ! S’insurger contre l’accumulation des petits boulots dégradants boîtes d’intérim  et autres prostitutions occasionnelles passages obligés dans le cursus universitaire / proclamer son refus d’imposer son CV dans le monde de l’entreprise & de briller dans la vitrine libérale / engager les meilleurs scénaristes pour réinventer la lutte / passer à l’offensive avec Ken Loach & Chomsky sous le bras. (...)"

L'amour (ardente) de la liberté

Extrait de l'article paru dans la revue papier

" (...) C’est un sentiment de nature éthique qui me pousse à tracer les lignes qui vont suivre, car moi aussi, par le passé, j’ai « sombré dans la folie », comme l’on dit. Et pas que ça.
Moi aussi j’ai été hospitalisée contre ma volonté, et je  me suis refusée d’une façon têtue aux « soins », m’obstinant (oui) à ne pas vouloir avaler ces médicaments qu’on me proposait. Moi aussi, je me suis violemment révoltée, et j’ai voulu m’enfuir – dans un état d’extrême souffrance et, en même temps, d’insoutenable panique. Et je me suis enfuie, et à plusieurs reprises, de ces lieux où je me sentais enfermée, et où l’on entendait résonner l’écho d’horribles trousseaux de clefs sécuritaires, les réalisant, ces fuites, avec une astuce et une adresse qui me stupéfient encore aujourd’hui, lorsque j’y songe, et qui m’étaient dictées par le désespoir.  M’enfouir, oui, hors, loin de toutes ces enceintes, de tous ces grillages, ce qui m‘aurait à coup sûr valu, à présent, par la force de ces nouvelles lois, une hospitalisation d’office décrétée par le Préfet, l’inscription dans un fichier, l’isolement, sans doute, et j’en passe…
Et pourtant… Pourtant le premier « délire » que j’abritai dans le creux de mon cœur, au beau milieu de  ma première jeunesse, ne fut (comme le dirait Nerval) qu’un « rêve » rêvé les yeux grand ouverts, baignant tout entier dans une « douceur » aux couleurs à jamais ludiques et enfantines, et incessamment escorté et nourri d’une multitude de songes – assurément donquichottesques –, tout comme de vivantes présences littéraires.  Une sorte de « quête d’amour », qui fit culbuter de fond en comble, le renversant d’un ironique revers de la main, le vif sentiment d’injustice ressenti par le dramatique choc dont j’avais été l’objet, ainsi que par l’insoutenable hypocrisie catholique qui m’entourait, et le manque de liberté cuisant, qui étaient le lot des jeunes filles, et des femmes, qui vivaient alors dans le Sud de l’Italie.

Orbis Tertius # 1



Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) Peut-on apprendre à désobéir ?
Cette curieuse question est apparue avec des groupes comme les « désobéissants » (version française) et leur Manifeste, en quête de nouveaux modes d’action se centrant sur un certain type de détournement : pensant à juste titre que les manifestations et mobilisations traditionnelles perdent progressivement tout caractère opératoire, il s’agit de penser d’autres formes de lutte. Ils vont jusqu’à dispenser une formation en organisant des stages « d’action directe non violente », mais parviennent ainsi à se protéger, entre autres, de l’accusation de « délit de rébellion ».
Aujourd’hui, la désobéissance s’est introduite dans l’institution. On n’apprend pas à être désobéissant, on l’est, de fait, quand on souhaite encore exercer son métier. Et les désobéissants sont de plus en plus nombreux: professeurs, instituteurs, travailleurs sociaux, personnels hospitaliers, psychiatres, personnels Anpe, Assedic etc. C’est ainsi que l’une des fondatrices du mouvement Mp41 a pu définir, lorsque je lui ai posé la question, ce qui, de son point de vue, signifiait désobéir dans le cadre de son travail : « préserver le secret professionnel, accueillir toutes les personnes qui se présentent à nous et ne pas les refouler sous prétexte qu’elles ne peuvent pas justifier, par exemple, de vivre depuis plus de 6 mois dans le secteur -ce type de protocole posant évidemment problème avec les sans-domicile fixe »… Elle m’expliquait comment on ne recevait plus les personnes qui demandaient de l’aide, en les renvoyant dans d’autres institutions, qui, à leur tour, les renvoyaient vers d’autres, à l’infni. « On organise l’errance des personnes », me dit-elle.
On peut rester perplexe face à « L’appel des appels » qui fait suite à « La nuit sécuritaire », et à « l’appel des 39 », lorsque des médecins chefs qui ont été complices durant des années des réformes progressivement mises en place, rallient aujourd’hui le mouvement parce que Sarkosy leur enlève leur titre sur leurs belles blouses blanches… ou lorsque l’on a suivi de près les rencontres, regretter la tournure qu’a pris progressivement le mouvement avec cette volonté, à présent consentie, d’un inévitable soutien des syndicats, et du coup d’une récupération stalinienne. Certains s’inquiètent toujours de l’explosion de mouvements dits « spontanés », « anarchiques », tout mouvement devrait inévitablement trouver sa voie institutionnelle et syndicale. Cette position s’est fait entendre à l’intérieur du mouvement lui-même : pour certains, elle renvoie déjà à une fatigue de tenir un dispositif qui était à l’origine effectivement informe ; pour d’autres à un manque de confiance qu’un mouvement de ce type puisse avoir, sans l’appel aux syndicats, un impact quelconque, une traduction politique concrète. En même temps, le terme « spontané » est-il vraiment adéquat quand une personne travaille depuis plus de 20 ans dans le service d’une institution, qu’elle a dû progressivement s’adapter aux réformes, obéir aux nouvelles circulaires scélérates jusqu’à ce qu’à un moment donné, le sentiment d’intolérabilité soit atteint ? (...)"

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