N°71 dedans DEHORS 2

SOMMAIRE N°71, dedans~DEHORS 2

EDITO Dedans~Dehors 2. La résistance en morceaux

Dedans Dehors, 2
La résistance en morceaux

« J'ai volé trop loin dans l'avenir : un frisson d'horreur m'a assailli.
Et lorsque j'ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j'allais toujours plus vite : c'est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l'oeil qu'il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m'est-il arrivé ? Malgré le peu que j'ai eu — j'ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait des gestes d'amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra - Deuxième partie - Du pays de la civilisation

Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son "Moi" : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, L’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi "total" (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c'est donc en morceaux que nous résistons.
« L’Armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant  communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.

Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient - même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu - alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le "dedans" n’est que le reflet du "dehors", et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais... en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !

Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la "chute" d'un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l'espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d'un corps plein schizophrénique : murs de l'asile, de l'école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s'abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d'un monde désormais sans "dehors" qui pourtant le fantasme en permanence : l'ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l'écriture ne rencontrent une pensée du dehors - et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité, il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d'hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.

Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d'hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu'on ne voit pas, qu'on ne quantifie pas, qu'on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d'une clinique, d'une politique qui soient l'affaire de tous, c'est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.

« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions […]. Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916

décembre 2009

Extrait d’insectes urbains

« J’entendrai donc, par le mot désir, tous les efforts, mouvements, appétits, volitions qui varient avec les divers états d'un même homme, et souvent sont si opposés les uns aux autres que l'homme, tiré en mille sens divers, ne sait plus quelle direction il doit suivre. »
Spinoza, Ethique III, App, D1, explication

Mondes à poils (tous droits réservés)

P’tit lexique simplifié

Ceux qui conservent le hasard : se dit du domaine des grottes rupestres génétiques.

Usine à sucre : se dit d’un lieu producteur, non localisable dans le tissu, assurant à coups de machines la production de sucre alimentaire à l’usage des petits moi, l’esprit récitant assurant sa part de la distribution.

Esprit récitant : se dit de l’esprit, occupant intermittent d’une usine à sucre, en tant qu’il est détaché des affaires du corps.

Petits moi : constellation mobile d’entités multiples qui apparaissent à mesure que certaines idées ou représentations se cristallisent du Dehors vers la Profondeur. Un petit moi est un complexe singulier et autonome - d’idées, images, affects, etc. - à la granulométrie, force d’attraction et profondeur variables dans le temps. Se réunissent en conclave lors du Conseil des moi en fonction des fluctuations du Dehors.

Corps : intégralité des entités précédentes. Grand véhicule, lieu parloir d’où émergent au hasard des frottements des propriétés nouvelles qui n’appartiennent pas aux parties.

Cervelle jacobine : se dit du poste de pilotage de l’exécutif centralisateur des petits moi, lieu de tête des institutions internes (Conseil des moi, Assemblée des organes, etc.)

Assemblée des organes : se dit de la commande du législatif décentralisateur par les différents syndicats cellulaires. N’assure à ce jour qu’un pouvoir de contrôle et de régulation budgétaire et sucrière.

Profondeur : domaine des petits moi, de ceux qui produisent le hasard tout en bas, et lieu de transit de l’esprit récitant. Autrement appelé socius interne.

Moi-même parlant de lui : se dit de l’écran conscient, épiderme externe ou surface d'inscription. Membrane flottante Dehors - Profondeur qui produit des « JE » de synthèse à mesure des frottements du corps sur le Dehors. Associée à l’esprit récitant, co-traite à l’occasion les questions de répartition de la consommation sucrière. Surface également appelée client ou petit véhicule selon la culture des différents petits moi.

SMS des mois : modalité de la consommation sucrière, se dit des différents canaux assurant les transmissions entre la Profondeur des moi et la surface du moi-même parlant de lui.

Dehors : dénomination du monde extérieur par les petits moi. Autrement appelé socius externe.

Tous addicts et toujours pas heureux ?

Drôle de nom Marmottan : marmotte, marmot temps, mort m’attend, temps mort… Un nom qui pour la plupart évoque un certain lien avec la drogue, et selon les convictions et fantasmes de chacun, peut entraîner plus ou moins d’intérêt. Un nom qui résonne souvent comme une mauvaise nouvelle. Comme au détour d’une soirée où une femme éclate en sanglots en l’entendant : elle replonge dans ses années de galère, de drogues et de substitution. Celui qui se rend à Marmottan ne le fait ni par hasard ni par bonheur mais parce qu’il ne tire plus de plaisir là où il en éprouvait auparavant. Soumis à la tyrannie du produit et du manque, les toxicomanes s’épuisent. Ils viennent alors à bout de souffle mais pas à bout de désirs.

Le centre médical Marmottan a bientôt quarante ans. Les années passent et ce centre expérimental de soins aux toxicomanes est toujours ouvert et actif, et sert encore de modèle de référence dans l’accompagnement des drogués. Même s’il a été rejoint par de nombreux centres aux dispositifs innovants et complémentaires, ce centre reste relativement unique dans son genre. Il est une des rares institutions en toxicomanie et addictologie à proposer sur un même lieu, et par une même équipe, différents outils nécessaires au suivi d’une personne addict ou toxicomane : accueil sans rendez-vous, consultations psychiatriques et psychologiques, consultations somatiques, hospitalisations, traitements de substitution, outil de réduction des risques, suivi éducatif et social… S’ajoutent à ces missions de soins des formations, des stages où les soignants partagent leurs expériences ainsi que des journées d’étude à thème qui visent à ouvrir, étendre les réflexions à d’autres disciplines, d’autres points de vue.
Nombreuses autres structures proposent ces services, mais il est rare qu’une même équipe offre dans un même lieu l’ensemble de ce qui constitue les recommandations de la fameuse prise en charge médico-psycho-sociale. Une partie de ce consensus est souvent  abandonnée en fonction des endroits, faute de moyens essentiellement, un outil prenant le dessus sur le reste. Mais cette unité de temps et de lieu et la diversité des outils proposés ne sont finalement peut-être pas les raisons essentielles de la spécificité de Marmottan. C’est que le lieu a une histoire et malgré les années et les changements conceptuels, malgré l’intégration de nouveaux outils et le renouvellement de l’équipe, et même malgré un certain refus de cultiver un esprit Marmottan, il semble qu’il reste quelque chose des principes à l’origine de la fondation de cette institution.

Sur la théorie des moments. Explorer le possible

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Entretien de Sandrine Deulceux avec Rémi Hess

"(...) Remi Hess : H. Lefebvre (1901-1991) explique dans La somme et le reste (1959), publié après son exclusion du Parti, qu’il a hésité trente ans avant de publier sa théorie des moments, car il craignait qu’on ne le taxe d’idéalisme, à l’intérieur du Parti communiste. Lefebvre a toujours été marxiste, mais être philosophe marxiste, à l’intérieur du Parti, n’était pas sans poser quelques problèmes, car le Parti estimait que c’était au comité central de définir la pensée du Parti… Or, Lefebvre voulait, tout en étant militant, rester un philosophe quand il faisait de la philosophie, et réclamait donc une autonomie, un espace, un moment philosophique, sur lequel les politiques n’avaient pas à intervenir… Une lutte oppositionnelle sur cette question opposa très tôt Lefebvre aux dogmatiques, à l’intérieur du Parti, et il supportait mal de devoir se censurer. Car, avant même sa lecture de Hegel et Marx, cette théorie des moments lui tenait particulièrement à cœur dès 1923, année où il écrit une Philosophie de la conscience qui n’est toujours pas publiée.

Sandrine Deulceux : Ainsi, son vécu du Parti a-t-il toujours été une tension sur la possibilité de vivre son moment philosophique ?

Remi Hess : Oui. Et cela nous concerne, dans la mesure où beaucoup d’institutions se comportent aujourd’hui vis-à-vis des personnes comme le Parti de cette époque : les dogmatiques sont partout, et l’on exige une adhésion totale à l’organisation. On trouve cela déjà dans le Que faire ? de Lénine, en 1902, et il y a comme une parenté de cette posture avec celles de Taylor, au même moment, en ce qui concerne l’entreprise. Il faut s’aliéner à l’organisation. Lénine a besoin de « révolutionnaires professionnels », comme l’école d’aujourd’hui veut former des professionnels de la pédagogie, et avoir des élèves surimpliqués : on se lève à 6 h en campagne, prendre le bus de ramassage scolaire pour aller au collège, on rentre à 18 h avec des devoirs à faire. Une bonne partie de la société semble enthousiaste du « tout-école ». On est ainsi sûr que son enfant est bien encadré ! Dans les institutions totales, la personne est invitée à y travailler, s’y marier, y prendre ses loisirs, etc. Or, H. Lefebvre montre que l’homme de l’organisation est un être aliéné.

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