N°72 Clinique et Politique

Sommaire N°72 Clinique et Politique

 

Edito : Nous ne sommes pas sortis des années d’hiver

Concept
Claire Nioche, L'institution des insoumis
Anne Bourgain, Depuis Foucault, les loges de la folie
Igor Krtolica, La « tentative » des Cévennes : Deligny et la question de l’institution
Anne Sauvagnargues, Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre

Politique
Jean Oury, Florent Gabarron-Garcia, Psychothérapie institutionnelle et guerre d'Espagne. Entretien
Jean-Claude Polack, Florent Gabarron-García, Psychiatrie et politique : deux questions à Roger Ferreri
Elie Pouillaude, Le concept d’aliénation en psychothérapie institutionnelle. L’apport de Bourdieu
Caterina Réa, Daniel Beaune, Un destin post-œdipien de la psychanalyse ? Possibilités et limites
Clara Duchet, Florian Houssier, Vincent Estellon, Psychanalyse et politique, regards croisés
Matthieu Bellahsen, Psychiatrie : du futur au passé

Terrain
Anick Kouba, La contrainte à dire, dire la contrainte
Mireille Rosaz, De beaux draps
Pedro Serra, Une rencontre décisive

Agencement
Charlotte Hess/Valentin Schaepelynck, L’hiver des années 80 n’est pas terminé. Entretien avec François Cusset
Guy Trastour Politique, psychiatrie, institutions, trois focalisations
Sophie Mendelsohn Ligne de conduite ou lignes d’erre ?

Fiction
Antonella Santacroce, Esquisse d'un voyage parmi les bûchers des âmes
Francis Bérezné Un élève indiscipliné reçoit du bâton
Covu, Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques 

Esthétique
Jacques Brunet-Georget, Du Trieb au trip : eXistenZ, ou comment « liquider » la pulsion

Clinique
Patricia Janody, Les cahiers pour la folie
Adrienne Simar, Ceci n'est pas une cure
Florent Gabarron-Garcia, « L’anti-oedipe», un enfant fait par Deleuze-Guattari dans le dos de Lacan, père du« Sinthome »
Patricia Attigui, Penser le thérapeutique et la formation clinique aujourd’hui

LVE
Livio Boni, Sur la production du désir de Guillaume S-Blanc
Nicolas Tajan, « Etre psy ? »
Pirangelo di Vitorio, L'uniforme et l'âme
Pierre Marshall, Filmer la psychanalyse ?

Psychiatrie : du futur au passé

ARTICLE COMPLET

EXTRAIT

Depuis plusieurs mois la psychiatrie est au carrefour des nombreuses actualités, politique, médiatique et professionnelle. Si la crise la traversant ne date pas d’hier, les derniers temps ont vu s’accélérer et se concentrer sa recomposition[1] par une série successive de rapports et de lois.
Le sursaut d’une partie  de la société civile devant les déstructurations des services publiques s’est traduit dans notre champ par la création de collectifs rassemblant soignants, patients et familles, occupés par les questions de liberté mise à mal par la propagation de l’Etat d’exception[2] dont la psychiatrie est l’un des laboratoires (avec notamment la justice, la santé publique, les politiques migratoires).
En arrière plan, nous retrouverons le tournant gestionnaire de la psychiatrie datant du milieu des années 1980 qui, en s’infiltrant progressivement, a considérablement modifier les  pratiques à l’aune de procédures standardisées (protocoles, évaluations, certification), au détriment de son objet même, constitué jusqu’alors par la clinique du singulier.

L’uniforme e l’anima. Inchiesta sul vecchio e nuovo fascismo, Edizioni Action30, Bari 2009

En Italie, entre 2005 et 2006, un groupe de chercheurs et d’artistes s’est rassemblé autour d’une hypothèse visionnaire: « Et si nous étions en train de vivre une étrange répétition des années 20-30 du siècle dernier? ». Hypothèse suivie de suite par une autre se présentant presque comme son corollaire : « Et si encore une fois, dans ce processus d’effritement de la démocratie, l’Italie se retrouvait en quelque sorte à l’avant-garde ? ». À partir des ces questions, s’est constitué le collectif Action30, dont le but affiché est de repérer les nouvelles formes de racisme et de fascisme en se servant des premières décennies du XX siècle comme d’un miroir, ou comme d’une loupe. Cette interrogation sur ce que, faute de mieux, on pourrait appeler le « retour du fascisme » s’était déjà manifestée au début des années 1990 : après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement du bloc communiste, on avait assisté à l’émergence de violentes pulsions identitaires se teignant tour à tour de nationalisme, de racisme et de fanatisme religieux. Dans le cas du collectif Action30, le contexte dans lequel a surgi ce questionnement fut plutôt la puissante vague sécuritaire qui suivit l’attentat du 11 septembre 2001 et, plus particulièrement, la situation qui s’est créée en Italie après la mise en place du quatrième gouvernement Berlusconi en mai 2008. C’est comme si, tout à coup, les spectres s’étaient matérialisés en nous plongeant dans une atmosphère ayant l’aigre goût du déjà-vu. Le 13 août 2008, Umberto Eco publie sur L’espresso un article intitulé « Rinasco, rinasco nel 1940 ! » où il se fait le porte-voix d’un malaise qui s’est rapidement propagé en Italie : la sensation de se réveiller à l’improviste dans un monde lui rappelant étrangement celui de son enfance (il est né en 1932).

Politique, psychiatrie, institutions, trois focalisations

Extrait de l'article paru dans la revue papier


La question qui aujourd'hui nous anime est celle de la situation paradoxale dans laquelle tend à nous enfermer une politique. Cette politique nous conduit à devoir tenter de préserver nos dispositifs de soins par une seule voie : celle d'une défense forte des cadres les plus apparents de nos pratiques au détriment de celle de leur précarité nécessaire. Si la question n'est pas nouvelle (1) ce qui est nouveau c’est la qualité et l’importance des forces en confrontation, les échos dans l’opinion. Cette histoire de la psychiatrie, (et encore faudrait-il différencier publique et privée et au sein de cette dernière, celle qui se voulait expérientielle de celle qui se contentait d'être à but lucratif - emploie-t-on toujours cette désignation ?) est écrite et connue dans ses grandes lignes. Il est donc possible de suivre les mouvements, les courants, qui l'animèrent et de les mettre en résonance, quand cela n'est pas déjà fait, avec ce qui se passait dans le monde environnant sur les scènes politiques et notamment en France. Résonance, certes mais aussi production d’effets dans le champ social, et en deçà on peut s’interroger sur ce qui conditionne ces productions, voilà les trois focalisations. 

Première focalisation : résonance de moments d'histoire importants 

1 psychanalyse et psychiatrie publique 

L'exemple le plus souvent rappelé est celui de la rupture de l'unité de fait, à l'œuvre après la libération entre soignants de tous bords impliqués dans la réforme des équipements de soins. Cette unité vole en éclats avec le début de la guerre froide. S’ensuit  la rupture du tripartisme qui gouvernait la France (1947), et la mise à l'écart des professionnels liés au parti communiste très présents dans ce secteur d'activité  La psychanalyse, principalement celle qui cherchait sa voie extra-muros (à savoir en dehors des cabinets) en fit les frais, globalement dénoncée comme participant à l'idéologie bourgeoise et ce de façon argumentée (1949) (2) par certains qui devinrent des sommités de celle-ci quelques années plus tard. La revue Esprit préparait alors un de ces numéros spéciaux, dont elle se fera plus tard une spécialité, sur la psychiatrie. Les psychiatres communistes qui avaient préparé leurs articles les retirèrent d'un sommaire dans lequel ils refusaient désormais de se commettre dénonçant (selon l'expression consacrée) le caractère " petit bourgeois " de la revue.  

2 sociothérapie

Moins connu est l'exemple de ce qui pouvait être rattaché à des expérimentations dans le champ social à partir de la dynamique des groupes. Celles-ci se voyaient dénoncées comme inspirées de la psychosociologie américaine et tombaient sous le coup d'une critique voyant une dissolution de la société globale dans ces groupes primaires. Cette controverse s’est estompée et on oublie à quel point elle fût vive. Bien plus tard les travaux de Goffman seront crédités d'un juste retour à l'institution comme phénomène total, bien que celui-ci s'intéresse essentiellement aux détournements par lesquels les protagonistes déjouent le sens imposé par l'institution totale, (que beaucoup voulurent traduire par institution totalitaire). Rappelons ici que Tosquelles avait apporté à Saint Alban les écrits d'Hermann Simon, psychiatre (hospitalier) allemand qui dans les années 20 avait établi à Gütersloh de façon très précise les potentialités thérapeutiques ou pathologiques d'un établissement. Ceux-ci devant être pris en compte comme un ensemble à traiter avant de pouvoir soigner des malades.  Donc d’abord un coup d'arrêt aux frottements entre psychiatrie et psychanalyse, cette dernière ainsi dénoncée sans ambages comme une idéologie réactionnaire, d'où ce que certains ont appelé une traversée du désert de près d'une quinzaine d'années avant que les frottements ne reprennent. Mais aussi le refus des prolongements sociothérapeutiques chez certains chefs de services engagés à l'extrême gauche au nom du refus d'organiser, de pérenniser une société de fous alors qu'il faut rendre ceux-ci à leur famille à leur métier à leur parti (sic) je cite de mémoire.  Ces deux foyers de divergences se produisaient sur les deux composantes du champ : la relation duelle et le milieu, ainsi dissociées, chacune amputée de l’autre. 

3 psychopharmacologie

  Mais il est vrai qu'un foyer de convergences va s'imposer : la psychopharmacologie qui diffusa à une vitesse stupéfiante à partir de Sainte Anne. Au sujet de la chlorpromazine, rappelons ce que Deniker et Delay écriront en 1952 après seulement quelques mois d'utilisation : " on constate avec notre méthode, souvent dès la première injection, des effets susceptibles de transformer l'aspect des services de psychiatrie ". Quiconque est familiarisé avec la lourdeur, la lenteur des processus de diffusion dans les dépendances de l'Etat ne peut que s'en étonner encore, plus de cinquante années après. Tout un travail patient d’approches fines, s’engageant profondément dans le quotidien des services, est rendu comme inutile avec l’arrivée du Largactil, on range tout ou presque. 

4 compromis et dissensions

Bref, tout cela est connu, mais lorsque l'on s'enfonce dans une faille historique, seuls quelques îlots minoritaires/ quelques minorités y échappent, et l'on sait à quel point la recherche des fondements de l'acte psychothérapique sans référence à Freud et surtout à la psychanalyse telle qu'elle s'était développée dans l'entre deux guerres, était un exercice de haute acrobatie. La relation au malade sans la problématique du transfert, c'est coton ! et avec ? aussi mais c'est plus complexe, ça suppose des détours et une attention. Relire à ce sujet les " 27 opinions sur la psychothérapie" actes d'un colloque publié en 1961 par les Editions Sociales Françaises (rappelons qu'il s'agit de la maison d'édition du parti communiste français) pour se faire une bonne idée de la distribution des positions sur la question : quels sont les fondements possibles d'un "acte" psychothérapique ? La décantation qui suivit permit de voir s'établir une nouvelle ligne de front distinguant une psychopathologie psychanalytique devenue a peu près consensuelle de la dynamique de la cure relevant d'un autre champ : celui de la pratique de l'analyse. Un savoir était ainsi isolé d'une pratique et la question du transfert laissée de côté. Cette décantation eut ses temps forts, dont le colloque de Sèvres en 1958. La question principale en étant : la participation des infirmiers à la psychothérapie. Ce fut essentiellement un débat entre psychiatres, analystes ou pas, les échanges furent vifs., la question étant moins que consensuelle, d'où sans doute le fameux lapsus des rédacteurs qui en titrèrent la publication : "la participation des infirmiers à la psychiatrie !» . A partir de là revient à l’ordre du jour mais sous la dénomination de secteur, une orientation déjà présente dans l’immédiat après guerre chez les psychiatres les plus engagés, celle d’une psychiatrie communautaire intégrée dans la cité. D’où une découpe qui des années 60 aux années 80 va faire balançoire entre l’hôpital et les équipements légers extra hospitaliers. Et s’il est convenu qu’il y a incompatibilité a priori entre espace psychothérapique et le cadre de l’hôpital, l’extra-hospitalier devrait permettre en revanche au «psychanalyste sans divan » des prises en charges individuelles se rapprochant de la cure-type. Cette solution précautionneuse sera de fait contrebattue lors de prises en charge institutionnelles de patients psychotiques ou états limites, prises en charge bifocales, c’est à dire différenciant la part du soin qualifiée d’institutionnelle, assurée par du personnel infirmier, de la thérapie, assurée elle par des thérapeutes. A charge de veiller à la cure des scissions (3) qui ne manqueront pas de se produire entre ces deux polarités. Plus minoritaires encore, les institutions se réclamant de la psychothérapie institutionnelle, où le refus d’organiser une telle frontière, les vouait à devoir ressaisir les équations transférentielles dans leur diffusion dans l’ensemble de l’institution. 

5 L’antipsychiatrie : irruption ou reproduction élargie ?

Une autre découpe allait apparaître à la suite des voyages de Maud Mannoni en Angleterre où elle s'en fût établir des contacts avec ce qu'elle appelait en privé et affectueusement (je le garantis) " les petits bordels de l'Antipsychiatrie ». On est en 1967, en France on a entendu parler, des communautés thérapeutiques nord américaines qui suscitent plutôt des réserves, de Palo-Alto et de Bateson qui suscitent en revanche un intérêt, néanmoins limité, pour les systèmes.  Mannoni, elle, va apporter la " vraie chose " et cela eut plusieurs effets : pour elle, d'affiner le projet de ce qui verra le jour à Bonneuil, pour d'autres proches d'elle, devoir lire ou relire Sartre, (le Sartre du pratico-inerte) qu'à leur étonnement les " anti psychiatres " travaillant Outre Manche lisaient avec autant de révérence qu'eux-mêmes lisaient Lacan. La vraie chose, donc s'inaugura avec l'organisation en 1967 du Colloque Enfance Aliénée, Psychose et Institution dont la revue Recherches (qui précéda Chimères) a publié les actes dans deux numéros spéciaux, et pour beaucoup la découverte de Laing, Cooper et Berke et l'incroyable sentiment de liberté qu'ils dégageaient, s'engageant sur des passerelles où soignants et combattants Viêt-Cong semblaient se donner la main devant un public enthousiaste. Lacan en grande forme était intervenu, s'attardant et s’entendant avec Cooper et Laing comme larrons en foire. (Roudinesco passe bizarrement cet événement sous silence d’autant qu’il ne pouvait guère passer inaperçu dans un colloque où plus d’une centaine des analysants ou ex-analysants de Lacan ne pouvaient manquer de l’avoir à l’oeil ).  

6 Une voie française.

Ce colloque marque l’ouverture d’une voie française, non pas tant antipsychiatrique, si ce n’est nominalement, qu’alternative qui permettra un formidable appel d’air pour l’analyse et les métiers psy. On n'est pas loin des journées de mai 68 et de la poussée qui entre autres traversa en s’amplifiant le champ médico-social, ce qui ne lui fut pas pardonné par les instances de tutelle qui y virent une rupture avec l’idéologie professionnelle humble et caritative, habituelle, à ce secteur.  Au nombre des effets de cette poussée on observera, comme dans d’autres pays, qu’au nom de la critique des institutions asilaires, une part des moyens dont disposaient les équipements lourds sera affectée à l’extra hospitalier. Un nouveau mot apparaît dans le langage gouvernemental : redéploiements. Bien, tout cela est disponible, souvent déjà mis en forme, plutôt dans des articles, il suffit de les réunir et ce jusqu'aux mouvements récents qui se constituent en réaction à l'érosion des cadres sociaux garants des pratiques, à la question de la mise en danger de la clinique en danger, au tout sécuritaire renforcé de battages médiatiques autour d'incidents, jusqu'au contrôle préfectoral projeté des décisions thérapeutiques relatives au régime de sortie lors des hospitalisations d'office. 

7 Transformations de la psychiatrie ? Quelles analyses ?

Je disais plus haut que cette histoire est connue dans ses grandes lignes, c'est une histoire globalisante.  Au delà du récit, quelle analyse en faire ? Félix Guattari (5) nous avait proposé un outil à quatre dents : -Ce qu'il en est d'un mouvement de transformation des équipements lourds  -Le soutien d'expériences alternatives  -La sensibilisation des partenaires sociaux et de l'opinion, mais on voit aujourd'hui dans quel sens cette dernière dérive ce qui permet d'ajouter couche sur couche en matière de répression, même si l’opinion reste volatile. -Enfin le " point g "  appelons-le comme ça : sans lui le reste ne tient pas et avec lui on peut tenter de faire naître le reste. Il s'agit des méthodes d'analyse de la subjectivité inconsciente, tant au niveau individuel que collectif, telles qu’employées  et oui, c'est essentiel, sauf qu'il faut en créer les bases, et en trouver les formes.  Ces critères valaient alors pour une mise en perspective au niveau des grands ensembles anti psychiatriques, italiens, britanniques, et pour la nébuleuse des expériences françaises où par exemple Laborde fut même qualifiée de communauté thérapeutique. La dysharmonie de ces quatre niveaux d'intervention scellant l'échec des transformations de la psychiatrie pour des raisons spécifiques a chacun de ces pays. [...]

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