N°77 Chaosmose 1

Machines, comment ça marche ?


Jean Tinguely's Requiem pour une feuille morte, 1967

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Ainsi, la machine ne concerne plus un sous-ensemble de la technique, et certainement pas un progrès technique vis-à-vis de l’outil. C’est la problématique de la technique au contraire qui est placée sous la dépendance des « machines », au sens où Guattari l’emploie : la machine est préalable à la technique au lieu d’en être l’expression. En s’appuyant sur les historiens et sur les philosophes de la technique comme Leroi-Gourhan, Détienne, Mumford ou Simondon, Guattari indique qu’un individu technique, outil ou machine, un marteau, un avion, ne peuvent pas être étudiés isolément, sans prendre en considération le milieu d’individuation qui les englobe et les fait fonctionner. Nulle machine ou outil technique n’a d’existence par soi-même, car ces artefacts ne fonctionnent que dans un milieu d’individuation agencé, qui en forme la condition de possibilité : pas de marteau sans clou, et donc interaction entre une multitude d’objets techniques permettant la fabrication des marteaux et des clous, mais aussi les conditions de leurs utilisations et de leurs usages. Simondon le disait : tout individu technique renvoie ainsi à un système technique associé, qui fonctionne comme une condition transcendantale de possibilité.
Cette condition ne se limite toutefois pas au domaine technique car marteau et clou supposent aussi la main qui tient le marteau pour enfoncer le clou, c’est-à-dire la motricité du geste, la qualification du travailleur, la division du travail dans son ensemble de production, autant d’ailleurs que le mur, bois ou surface dans lequel enfoncer le clou, etc., contexte opératoire d’un devenir du geste moteur dans son territoire existentiel culturel, impliquant son agencement de production spécifique. Il n’y a donc aucune indépendance entre un individu technique et l’ensemble social dans lequel il s’insère. Bien plus, c’est l’agencement social qui détermine le technique, non l’inverse. Détienne le formulait avec netteté : « la technique est en quelque sorte intérieure au social et au mental » . Impossible par conséquent d’analyser le moindre individu technique, marteau ou avion, sans prendre en compte les montages sociaux qui le rendent possible.

Transversalités, chaosmoses et cuisines


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Du même auteur, aux JOURNÉES DE CHIMÈRES Folies, Un travail fou

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...] Quand on relit les textes importants du mouvement de psychothérapie institutionnelle, on peut constater que, si le nom de Félix Guattari est régulièrement cité, sa contribution est principalement retenue à deux titres : ses analyses des groupes sujets et groupes assujettis, et l’invention du concept de « transversalité ». On sait que, très tôt, la psychothérapie institutionnelle s’est penchée sur le fonctionnement des groupes au sein des institutions. En effet, la modification profonde de l’asile a eu pour présupposé la mise en place, au sein de l’institution, de multiples ateliers d’expression ou de gestion du quotidien, co-animés par des soignants et des soignés, prenant même parfois la forme juridique de l’association (les clubs). Leur trame servait alors de matrice aux dynamiques d’échange et posait les jalons d’une libre circulation des uns et des autres à l’intérieur ou à l’extérieur des lieux de soins. Chaque groupe, distinctivement, avait ses buts, ses règles propres et ses articulations à l’ensemble, dans un écheveau constamment retissé. Cette institutionnalisation d’ateliers en tous genres répond alors à un double objectif : 1° Offrir des surfaces de projection hétérogènes, adéquates au transfert dissocié de la psychose et qui étayent sa manifestation. 2° Construire un cadre propice à l’implication et l’initiative personnelle des soignants, en les délivrant aussi des contraintes hiérarchiques qui, dans l’ancien asile, définissaient étroitement leurs rôles et leurs fonctions (contrôler, contenir, surveiller). Evidemment, ce qui s’expérimente, c’est à dire cette interférence constante entre action institutionnelle et modification subjective, sera théorisée : analyse critique des facteurs de chronicité, mise en lumière des phénomènes d’ambiance pathoplastiques (aggravants  ou curatifs), exploration de ce que l’on repère comme transfert dans l’institution, études approfondies de la double aliénation sociale et psychopathologique qui cèle d’ordinaire le destin de la folie. Mais dans le grand foisonnement d’idées des années 60, le structuralisme a le vent en poupe. Un grand nombre de psychanalystes, inspirés par Lacan, vont suivre cette orientation. La tripartition structurale — psychose, névrose et perversion — s’impose comme grille de lecture clinique. L’anthropologie structurale de Lévi-Strauss semble offrir des outils à la compréhension des modalités d’échange qui régissent les sociétés fermées et donc, pourquoi pas les groupes et les institutions. La linguistique Saussurienne sert de modèle aux décryptages sémiotiques qui commencent à proliférer. Au sein du mouvement de psychothérapie institutionnelle, cette influence va infléchir les théorisations, comme en témoignent la thèse de Claude Poncin  ou le livre de François Tosquelles Structure et rééducation thérapeutique . C’est dans ce contexte que Félix Guattari va prendre position, car à ses yeux, la lecture structuraliste n’explique ni ne donne les ressorts du changement dans les institutions ou les groupes politiques, ni ne rend compte de la créativité des acteurs, soignants et soignés ou militants, qui y concourent. 

L’esthétique déterritorialisée

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas uniquement de comprendre, mais d’éprouver et sentir de quoi il s’agit. Comme si « ne pas comprendre » nous rapprochait d’une connaissance pathique, d’un ordre autre que celui des mots. Et il me semble que dans ce livre, Guattari approche ce qu’il désigne par subjectivité pathique, qu’il reconnaît dans les états schizoïdes ou psychotiques, mais aussi chez les artistes, chez les enfants, ou encore dans les états amoureux. Il semble que ces grandeurs intensives, ces intensités a-signifiantes, soient non seulement thématisées dans Chaosmose, mais d’une certaine façon à l’œuvre dans la syntaxe même du texte. Guattari met en acte la transitivité subjective dont il parle et active in libro quelque chose de « ces entités incorporelles qu’on détecte en même temps qu’on les produit ». Chaosmose le livre, c’est déjà la chaosmose : une dramaturgie subjectivante, théâtre de composantes pathiques qui traversent les différentes dimensions expressives de la vie. La plupart du temps rangées selon des catégories linéaires, cloisonnées, ordonnées, les différents niveaux d’expression sémiotiques deviennent ici communicants, coexistants et interactifs : l’adulte coexiste avec les intensités du nourrisson, l’enfant côtoie les devenirs animaux, les individuations de langage sont à la fois pré-personnelles et collectives et ne se dissocient pas de leurs champs d’énonciation. Cette transitivité traverse les espaces-temps virtuels des signes, du développement sensoriel du tout petit aux choix existentiels de l’individu, de ses ouvertures potentielles à ses processus névrotiques et leurs résonances dans les événements collectifs et politiques.

Spasme Désir Panique


Temps / Travail de Johan van der Keuken (1999).

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Félix nous a dit : « écoutez, les prochaines années vont être miasmiques et brumeuses », et c’est exactement ce qui s’est passé. Mais là, vingt ans après, les miasmes et les brumes ne sont pas en train de s’évanouir, au contraire, j’ai l’impression que les miasmes sont plus miasmiques et les brumes plus épaisses, plus vénéneuses que jamais. C’est quoi, le spasme ? Je dirais que le spasme est une accélération maximale de l’organisme, une espèce de mise en vibration désespérée, douloureuse, qui mobilise l’organisme en relation avec un environnement qui est l’environnement de l’exploitation cognitive, mentale, nerveuse – qui est l’accélération produite par les nouvelles technologies dans leur mariage avec le capitalisme. Les nouvelles technologies en elles-mêmes sont un facteur de libération. Félix a toujours parlé des effets machiniques comme d’effets à interroger, à libérer, comme des effets potentiellement libérateurs, sauf quand ils rencontrent, s’entrecroisent, s’entremêlent avec un effet d’exploitation, un effet d’assujettissement ayant pour finalité l’augmentation continuelle de la productivité et de l’exploitation. Voilà le spasme : le spasme est l’effet d’une pénétration violente de l’exploitation capitaliste à l’intérieur des technologies de l’information — qui sont en fait des technologies de la cognition, de l’intelligence, de la sensibilité. C’est la sensibilité qui est en cause, c’est elle qui vient subir cet effet d’accélération, cet effet spasmique. Qu’est-ce qu’on fait quand on se trouve dans une situation spasmique ?

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