N°8, Eté 1990

Le scandale de l’identité

« ELLE EST DEPUIS LONGTEMPS PSYCHOTIQUE, elle vient d’être mère, on l’accompagne à la mairie pour déclarer son enfant. « Je viens, dit-elle à l’officier d’état civil, pour mon changement d’identité. » On peut ne pas prêter attention à cette petite phrase. L’employé de la mairie n’y a sans doute vu qu’une erreur, due à un manque d’information, à un vocabulaire incertain, peut-être à un dérangement mental. La psychiatrie peut à bon droit y déceler un symptôme, qui figurera par exemple parmi les « troubles des fonctions cognitives ».
Un ami philosophe, à qui j’ai rapporté la chose, m’a simplement répondu : « Elle confond l’identité avec la fonction. »
Certes.
Mais qu’entend-on à prendre Bernadette au pied de la lettre, en faisant le pari que, d’une certaine façon, elle sait ce qu’elle dit ? [...] »

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L’oubli

« IL N’Y AVAIT PAS D’HEURE AU CADRAN quand il arriva dans la ville de l’oubli volontaire. La forme des maisons, qu’il connaissait pourtant de longue date, l’étonna, mais lui parut propice à l’entreprise à laquelle il avait encore obscurément choisi de se vouer. Il y avait dans l’air une fixité avec laquelle il aurait à compter.
Il se propage dans la ville une étrange lenteur. Le programme qu’il s’est fixé est le suivant. Il a besoin que ce soit un programme même s’il ne sait pas comment s’y conformer. Il est désormais entendu qu’il ne peut oublier que s’il est parvenu au préalable à se remémorer. Cela suppose que l’opération de remémoration ait une chance de se transformer en geste de l’oubli, qu’elle permette d’effacer en faisant revenir à elle ce qui n’arrive pas, sans ce mécanisme précis, à être oublié. Il faudrait qu’il arrive ainsi à présenter aux yeux de son esprit projeté dans l’espace une image qui devrait se rapprocherchaque fois autant qu’il est possible de celle qui revient sinon
sans crier gare. C’est bien sûr une activité pratiquement désespérée. [...] »


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Les conditions de la question : qu’est-ce que la philosophie ?

« PEUT-ETRE PEUT-ON POSER LA QUESTION : qu’est-ce que la philosophie ? que tard quand vient la vieillesse, et l’heure de parler concrètement. C’est une question qu’on pose quand on n’a plus rien à demander, mais ses conséquences peuvent être considérables. Auparavant on la posait, on ne cessait pas de la poser, mais c’était trop artificiel, trop abstrait, on l’exposait, on la dominait plus qu’on n’était happé par elle. Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges : Turner, Monet, Matisse. Turner vieux a acquis ou conquis le droit de mener la peinture sur un chemin désert et sans retour, qui ne se distingue plus d’une dernière question. De même en philosophie, la Critique du jugement, de Kant, est une oeuvre de vieillesse, une oeuvre déchaînée derrière laquelle ne cesseront de courir ses descendants. [...] »

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H. et h. ou la métaphysique du boulanger

« Supposons qu’en 1933, deux amis aient combattu côte à côte pour un certain Reich, le troisième dans la computation de l’histoire. Vaillamment, ces deux amis avaient décrit le temps nouveau comme celui du grand accomplissement. L’un d’entre eux, celui qui porte la lettre “H” (et qui n’est pas tout à fait celui auquel vous pensez, même si tous deux – le mien et le vôtre – brandissent la hache), avait eu le privilège de dire que le grand H. était vraiment « la réalité d’aujourd’hui et de demain ». Il avait même souligné le mot « est », ist, pour montrer que l’« être » lui-même était en cause. La « révolution » de 1933, de son propre aveu une contre-révolution, n’était ainsi rien d’autre que le « retour à l’essence de l’être », le WiederLehren Wesen des Seins… [...] »

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Computo, ergo sum

« NOUS SOMMES, JE CROIS, DANS UNE ÉPOQUE où non seulement il y a le retour de l’« observateur » dans les sciences physiques, mais aussi le retour du « concepteur », de l’« observateur-concepteur ». Ceci pose indirectement le problème du sujet, particulièrement dans la question des sciences dites humaines.
Or, il faut tout d’abord remarquer que dans la conception classique de la science, l’idée de sujet ne peut être que du bruit. Noise, dans le sens de la théorie de l’information, est ce qui perturbe, ce qui perturbe la connaissance. Ainsi, pour avoir une vision objective des choses, il faut chasser rageusement le sujet, ce perturbateur perçu comme humeur, impression fausse, affectivité, voire délire. Et l’expulsion du sujet est absolument inévitable dans le sens où on obéit au paradigme fondateur, très bien formulé par Descartes : le monde de la scientificité est le monde de l’objet et le monde de la subjectivité est le monde de la philosophie, de la réflexion.
Voici donc deux univers, l’un et l’autre légitimés et l’un et l’autre s’excluant mutuellement : d’un côté, un sujet métaphysique, mais absolument non intégrable dans la conception scientifique, et de l’autre côté, bien entendu, le problème de l’objectivité scientifique non intégrable dans la conception métaphysique du sujet.
Effectivement, il s’agit d’une question paradigmatique et un paradigme, ça ne se renverse pas en un jour [...] »

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